Interview: Le syndicalisme alternatif en Italie

selon Cosimo Scarinzi

propos recueillis par la revue " Temps Maudits"

- Le syndicalisme dit "alternatif" a en Italie une bonne dizaine d'années de vie, ce qui permet de faire un premier bilan. Peux-tu nous en tracer un petit historique, en nous exposant en particulier les circonstances dans lesquelles il est né ?

- On ne peut parler du syndicalisme alternatif comme d'un phénomène consistant qu'à partir des années 90. La naissance du syndicalisme alternatif n'était jusque-là que formelle. Différentes dynamiques ont contribué à lui donner forme. La première, significative, c'est l'apparition de luttes importantes dans le secteur public, éducation et transports surtout. Dans l'éducation, ça a donné les comités de base, connus sous le nom de Cobas, et dans les chemins de fer, ça a débouché sur la création du COMU, qui n'organise que les conducteurs, mais qui pèse d'un certain poids - il est aujourd'hui plus implanté dans le secteur que les syndicats institutionnels. Mais il existait déjà des groupes syndicaux alternatifs aux syndicats institutionnels portant le nom de Rappresentanze di Base (RdB), ainsi que l'USI, qui correspond à la CNT française et espagnole, et qui a grossi avant de connaître une crise et des divisions dans les années 90. Dans le secteur privé, il s'est formé un syndicat alternatif chez les métallos dans les années 90 : la FMLU.

Il y a donc convergence de trois dynamiques : des gens qui sortaient des syndicats traditionnels en ont rejoint d'autres qui se voulaient déjà alternatifs, et d'autres encore qui venaient des mouvements de lutte. La rencontre de ces trois démarches a débouché sur la formation en 1991 de la CUB (Confédération unitaire de base), qui rassemble les RdB, la FMLU et quelques autres groupes - c'est actuellement le regroupement le plus important au sein du syndicalisme alternatif. Mais il existait déjà un regroupement né des comités de base de l'école, baptisé Unicobas, qui n'a pas jugé bon d'intégrer ensuite la CUB. Autour d'Alfa Romeo il s'est formé un autre regroupement du nom de SLAI-Cobas, qui en 1994-95 et a scissionné en deux groupes, l'un plus critique vis-à-vis de Refondation communiste et l'autre qui n'a pas voulu rompre avec eux et qui s'est appelé SIN-Cobas. Le SLAI-Cobas est un syndicat-parti (il a deux députés et touche donc de l'argent en tant qu'organisation parlementaire), il est plus gauchiste et plus politique que les SIN-Cobas, qui sont plus syndicalistes classiques.

A cela il faut ajouter ceux qui sont sortis à gauche des syndicats autonomes (vieux syndicats corporatistes du secteur public) : quand la droite est arrivée au gouvernement en 1994, ceux-ci ont pris des positions progouvernementales, et des minorités de vieux gauchistes des années 70-80 en sont sortis pour donner naissance à la CNL. Celle-ci a un certain poids dans le secteur public à Rome.

- Est-ce que tu peux revenir sur les raisons qui vous ont amené à passer d'une organisation sous forme de collectifs de lutte à une structure syndicale ?

- Jusqu'aux années 80, le discours dominant dans le secteur oppositionnel, c'était : on fait des comités de lutte, sans se poser comme alternative au syndicat. On considérait alors que l'activité syndicale est par nature plutôt bureaucratique et institutionnelle , On préférait donc laisser ça aux syndicats, et rester des avant-gardes politico-socio-syndicales faisant de l'agitation, sans se transformer en véritable organisation structurée. Mais cette attitude comportait une ambiguïté, car après les luttes de telle ou telle catégorie - car la dynamique du mouvement a bien sûr des limites temporelles - on abandonnait aux syndicats institutionnels le contrôle de la situation. C'est pourquoi l'idée a commencé à faire son chemin qu'il était nécessaire de donner naissance à quelque chose de stable et d'organisé, alternatif aux syndicats institutionnels.

A cela il faut ajouter plusieurs éléments : 1) le fait que toutes les luttes importantes échappaient au contrôle des syndicats institutionnels, 2) que ceux-ci soutenaient de plus en plus ouvertement le gouvernement, 3) que la vieille idée gauchiste de faire des organisations politiques à gauche du parti communiste n'avait plus d'espace, alors qu'un espace existait pour l'activité syndicale 4) que la logique dite chez nous "mouvementiste" - qui considère que la seule chose à faire est de l'agitation - montrait ses limites : les comités de lutte ne rassemblaient en effet que des avant-gardes, engagées dans une dynamique d'affrontement social fort mais sans aucune capacité à entrer en rapport avec la grande masse des travailleurs. La nécessité d'une organisation stable de type syndical a donc fini par s'affirmer. Après, savoir comment celle-ci doit être organisée, quelles doivent être ses pratiques, c'est une autre question.

Mais à la base de cette démarche, il y avait avant tout la conviction que les syndicats institutionnels étaient une force auxiliaire du gouvernement. Il ne s'agit pas là d'une simple question théorique. Depuis des décennies, il y a des groupes qui défendent ce point de vue. Mais aujourd'hui, la différence, c'est que c'est devenu évident pour une grande masse de travailleurs - ceux-ci ne sont pas nécessairement sur des positions politiques radicales, mais ils ont compris que les grands syndicats sont un rouage de l'Etat.

- Dans les pratiques concrètes, qu'est-ce que recouvre la notion d'alternative syndicale?

- Il faut tenir compte du fait que les syndicats alternatifs sont implantés avant tout dans le secteur public, secteur qui avait été moins touché que le privé par les processus de restructuration industrielle, de transformation du travail, etc., et qui restait donc lié à la vieille organisation du travail. Or il subit actuellement des attaques importantes, avec l'introduction de logiques typiques du secteur privé. Exemple : dans les chemins de fer, la tendance est à une réduction de 25 % des effectifs, donc les charges de travail augmentent, et il y a la privatisation en perspective. Le problème des travailleurs du secteur public, c'est, logiquement, de faire obstacle à la dégradation des conditions de travail. Et cela passe par la forme d'action classique qu'est la grève. Ça a donné des résultats : on a réussi par exemple à bloquer la suppression du deuxième conducteur sur les trains (alors que les syndicats institutionnels étaient d'accord pour les restructurations prévues). Dans l'éducation, on a eu un peu le même phénomène : les augmentations de salaire qui avaient été obtenues par une série de luttes ont été par la suite bloquées, et on s'est rendu compte que les agitations des années 70-80 ne suffisaient plus. On s'est alors mis à faire de l'agitation sur la question du contrat... Si l'on tient compte, en outre, du fait qu'il y a une forte demande de défense syndicale, on peut dire que le syndicalisme alternatif fait donc avant tout du syndicalisme combatif. Des groupes se forment qui, banalement, luttent pour la défense des intérêts des travailleurs, sans avoir de liens avec l'administration. C'est ça, le plus souvent, l'espace du syndicalisme alternatif.

Dans le secteur privé, c'est en partie pareil et en partie différent. Les syndicats alternatifs sont nés dans les grandes boîtes du Nord où ils ont le soutien des travailleurs mécontents de la dégradation des conditions de travail, de leurs droits, etc. et du fait que toutes les grandes mesures de restructuration ont été entérinées par les syndicats institutionnels. Ils sont nés de la conscience que la vieille manière de fonctionner ne marche plus, et qu'il est devenu nécessaire de résister.

La pratique quotidienne du syndicalisme alternatif est difficile à décrire, car elle est en partie très banale : il s'agit de dénoncer les pratiques du patronat, de faire de l'agitation sur des problèmes locaux, d'organiser des luttes - en utilisant au besoin les moyens légaux qui existent encore - pour s'opposer à certaines opérations du patronat ou de la bureaucratie d'Etat, ou encore de venir en aide aux travailleurs en position de faiblesse. Vis-à-vis des travailleurs précaires par exemple, ils font preuve d'un peu plus d'attention que les syndicats traditionnels, qui s'en désintéressent. Chez les travailleurs de la Sécurité sociale par exemple, il s'est formé des coordinations de précaires qui ont trouvé chez les syndicats alternatifs plus de disponibilité à les soutenir.

- Quels sont les débats en cours? Quels sont en particulier les enjeux sur le problème de la représentativité?

- En Italie, le droit syndical (faire de l'affichage, des assemblées, participer aux négociations) est, dans le secteur public, soumis à des conditions toujours plus restrictives - je parle surtout de la condition quotidienne normale, car il est bien évident que dans une dynamique de lutte les espaces s'élargissent. Dans le privé, les syndicats institutionnels ont manœuvré pour conserver leur place de façon très simple : ils ont exigé qu'un tiers des représentants aux RSU soient désignés par eux - les RSU sont des sortes de conseils d'entreprise, liés à une tradition italienne remontant aux années 70 (le nom des RSU date, lui, des années 80) : tous les travailleurs ont le droit d'élire des représentants, qui participent aux négociations d'entreprise. De peur que ces structures n'échappent à leur contrôle, les syndicats et le patronat ont dit : tout le monde peut y participer, à quelques petites conditions. Et la première de ces conditions, c'est que le tiers des délégués soient choisis par les syndicats institutionnels. Du coup, il suffit pour les confédérations d'obtenir 18 % des voix pour avoir la majorité dans les RSU, puisqu'ils ont déjà 33 % de délégués désignés par eux. De plus, l'activité contractuelle des RSU est définie par le contrat signé par les confédérations, elle est donc très réduite, et les confédérations ont en outre le droit d'être présents dans les négociations et de les contrôler. Dans le secteur privé, les RSU ont donc très peu d'espace.

Dans le secteur public, les syndicats institutionnels ont renoncé à leur droit d'obtenir un tiers de représentants. Du coup, beaucoup de syndicats alternatifs ont présenté des candidats. La CUB a obtenu 4 % des voix, ce qui n'est pas rien si l'on considère qu'elle s'est présentée dans 10 % des lieux. Les autres syndicats alternatifs se sont présentés dans moins d'endroits, mais ont obtenu eux aussi de bons résultats. Sur le plan électoral, on peut donc dire que dans le secteur public, le syndicalisme alternatif a eu une certaine audience, compte tenu des conditions qui lui sont faites. Il a obtenu environ 2 000 délégués.

- Mais quel est l'enjeu de ces élections ?

- La possibilité pour les délégués de faire de l'activité syndicale, et de jouer un rôle dans les négociations. Si dans une catégorie donnée, tu obtiens au moins 5 % des voix, tu peux convoquer des assemblées. Mon expérience m'amène à penser que ce qui compte c'est surtout le droit de faire des assemblées, parce que dans les négociations, si tu n'as pas le rapport de forces, tu ne peux pas faire grand-chose de plus que les syndicats institutionnels.

- La multiplicité des réalités syndicales alternatives s'explique-t-elle par l'atomisation du monde du travail ou correspond-elle à des divergences, d'ordre politique ou autre ?

- Souvent les copains disent qu'au niveau de l'entreprise, il n'y a pas vraiment de différences entre un groupe alternatif et l'autre. Mais d'un point de vue plus général, les perspectives sont effectivement différentes. Sans compter les questions de personnalités. Sur la question de la participation aux élections aux RSU du secteur privé, il y a eu des divergences au sein des syndicats alternatifs. La CUB par exemple n'a pas participé, préférant faire des collectifs syndicaux d'entreprise, qui n'ont souvent pas de droits, mais qui font de l'agitation. Parfois elle a impulsé des élections de conseils de délégués sur le principe : tous électeurs, tous éligibles (logique des représentations informelles contre les représentations officielles). Mais ça n'a été possible que dans quelques boîtes. D'autres structures comme le SLAI-Cobas sont, eux, favorables à la participation aux élections aux RSU. Il y a donc eu des polémiques. Autres exemples de différences : le SLAI-Cobas se comporte plutôt comme un syndicat-parti, alors que dans la CUB, l'idée dominante est qu'on est un syndicat. Ou par rapport à la forme d'organisation : les SLAI-Cobas et les SIN-Cobas sont organisés sur la base de l'entreprise, la CUB de la profession. D'un côté, donc, il s'agit plutôt dune fédération de groupes de boîte, de l'autre d'un syndicat classique. Il existe aussi des différences politiques, notamment vis-à-vis de Refondation communiste : la CUB est plus éloignée que le SIN-Cobas de Refondation, et le SLAI-Cobas est en position d'ennemi. Et puis il y a des différences d'enracinement en fonction des secteurs sociaux et géographiques, et enfin des divergences entre groupes dirigeants, qui sont un peu classiques de l'extrême gauche italienne.

- Ici, les formes d'organisation alternatives aux syndicats traditionnels se voient facilement reprocher leur "corporatisme" : l'incapacité à passer de la défense d'une catégorie à une réflexion plus générale. Est-ce qu'il y a une difficulté de ce genre aussi en Italie?

- Oui et non. En Italie, la dimension politique est parfois trop pesante, au contraire : on a des syndicalistes qui ne sont pas assez syndicalistes, paradoxalement.... des copains venus de l'extrême gauche, qui sont plus aptes à une activité d'agitation qu'à une activité syndicale quotidienne. De ce point de vue, le danger c'est plus l'idéologisme que le corporatisme. Mais il est vrai que là où les structures syndicales alternatives sont fortes, le risque de "corporatisme" existe (on parle plutôt de catégorialisme en Italie, vu le poids de la tradition fasciste) : ceux qui y entrent ont parfois une idée du syndicalisme pas très différente de celle des syndicats traditionnels, et s'ils ont rompu avec eux, c'est simplement parce qu'ils sont trop éloignés des problèmes concrets, immédiats. Tu peux donc avoir les deux phénomènes : l'idéologisme et la fermeture localiste. Mais de mon point de vue, ce n'est pas là le premier problème. Souvent, en fait, les copains qui ont une vision plus globale des problèmes ne parviennent pas à faire de cette vision générale un patrimoine commun à l'ensemble des syndiqués. Beaucoup des actifs de mon syndicat (éducation), par exemple, ne se montrent pas tellement disponibles pour une action générale. Le problème du corporatisme se pose, oui, dans le cas du syndicat des conducteurs de trains, qui est majoritaire dans son secteur. Bien que le groupe dirigeant soit d'extrême gauche et défende un point de vue global, la base est complètement corporatiste, elle n'est pas disposée à participer à une action générale. Paradoxalement, le problème du corporatisme pourrait donc bien se poser s'il y avait une croissance du syndicalisme alternatif.

- Comment, de l'Italie, vous voyez les réalités syndicales "alternatives" françaises ? Y a-t-il des similitudes, des liens possibles ?

- Je suis dans le syndicat alternatif qui fait le moins de politique étrangère, la CUB. Le SIN-Cobas ou le SLAI-Cobas s'y consacrent de plus près, mais pour nous c'est plus difficile. On a pris une initiative commune avec SUD, on a des rapports dans le domaine des transports, mais ça nous est difficile d'entretenir des rapports plus réguliers. J'ai cru comprendre que ce qui ressemble le plus à la CUB en France, c'est SUD, ne serait-ce que parce qu'il n'a pas une identité trop forte.

- Est-ce que dans la CUB et les autres syndicats alternatifs il y a des permanents syndicaux ?

- Dans la CUB, oui. En réalité dans la CUB il y a deux structures différentes. Dans les Rapprezantanze di Base, il y a des permanents qui sont le produit du poids d'un certain secteur de la fonction publique. Dans le secteur privé, il y a quelques permanents payés par l'organisation. Mais notre expérience nous fait dire qu'un syndicat ne peut pas exister s'il n'y a pas de permanents : il y a une telle masse de travail quotidien qu'il est indispensable d'avoir quelqu'un qui travaille pour l'organisation. Ma position personnelle, c'est que c'est un problème, mais je n'arrive pas à imaginer un syndicat sans permanents. Dans la CUB, il existe un modèle théorique qui combat les permanents, à savoir que 80 % de ceux qui font le travail de coordination doivent être à la production, et le permanent ne doit avoir qu'un rôle limité - ce serait une sorte d'employé chargé du travail bureaucratique, au sens neutre du terme. En pratique, ça ne se passe pas comme ça. Il est inévitable que la personne qui est présente tous les jours au siège finisse par avoir en main toute une série de rapports et par bien connaitre les questions. Les SIN-Cobas, eux, critiquent les permanents, mais je constate qu'à Turin, où ils ont une implantation importante (à la Fiat notamment), il y a deux personnes qui sont permanents de fait et ne sont pas à la production ; ils ne sont pas payés pour ça, mais j'ai du mal à imaginer que ça fonctionnerait s'ils n'étaient pas là et ne consacraient pas dix heures par jour à l'organisation. Il me semble que le problème se situe en fait en amont : est-ce qu'il peut exister une structure syndicale sans des gens qui y consacrent une bonne partie de leur vie ? S'ils doivent être payés par l'organisation, c'est une question annexe. Il existe par exemple des groupes où travaillent des retraités, qui ne sont pas formellement des permanents mais qui le sont en pratique. Mon impression est qu'il est difficile d'échapper à la présence de permanents, payés ou pas : le travail syndical est tellement exigeant au quotidien qu'il est impossible de se passer de militants réguliers.

- Pour revenir aux liens avec les syndicats français...

- Dire que la CUB est probablement plus proche de SUD n'empêche pas d'envisager un point de vue plus large. Si un processus d'unification du syndicalisme alternatif devait finir par s'imposer en Italie (et il y a plusieurs indices qui permettent de le penser), on pourrait, il me semble, imaginer un processus semblable à l'échelle européenne. Le problème n'est pas tellement de trouver un interlocuteur, mais de favoriser un processus plus large où les différentes organisations syndicales qui existent sur des positions critiques puissent dépasser leurs limites. Je sais qu'en France la CNT est une réalité importante, sûrement bien plus importante que son équivalent italien, car elle a une implantation sociale et une vivacité militante bien supérieures. J'espère qu'il y aura moyen de créer des liens entre les différents regroupements de travailleurs venus d'histoires différentes et sur des références idéologiques différentes. Un des aspects intéressants du syndicalisme alternatif italien, c'est en fait la diversité de formation et de position politique de ses militants : elle en fait un lieu où les positions peuvent se confronter sur des bases concrètes. Le même critère pourrait bien fonctionner dans les rapports internationaux. Il est évident que l'année prochaine il faudra faire un effort pour arriver à une coordination au moins européenne entre syndicats alternatifs. Et l'échange d'expériences peut aider à élargir notre vision des choses. Des rapports de ce type peuvent aussi favoriser l'autonomie du syndicalisme alternatif. En Italie, c'est le premier problème à mon avis, car le risque d'une alliance avec la gauche parlementaire persiste, surtout si celle-ci devait adopter des positions oppositionnelles. L'idée d'une autonomie plus ample du syndicalisme alternatif pourrait donc être renforcée par la création de liens internationaux, car ceux-ci aider à se sentir plus forts.

- Que peut-on dire aujourd'hui du rôle du gouvernement de gauche en Italie ? Pourquoi a-t-il fini par arriver au pouvoir, quelle est sa fonction et quelle a été son action jusqu'à présent ?

- D'abord, il est bon de rappeler que s'il y a un gouvernement de gauche en Italie, c'est seulement parce que la droite est divisée. C'est la division entre la Ligue du Nord et la droite "nationale" qui a permis la victoire de la gauche (l'alliance de centre gauche n'a obtenu que 42 % des voix). Et puis un gouvernement de gauche est peut-être le mieux placé actuellement pour faire une politique de droite, comme l'a dit ironiquement Agnelli au moment de la victoire de la gauche aux élections de 1996. Ce qu'on appelle la droite en Italie, ce sont les héritiers du vieux régime démocrate-chrétien et socialiste, un régime qui, du point de vue des capitalistes, était devenu insupportable : c'était une couche de parasites qu'il fallait nettoyer, ou au moins réduire, car elle coûtait très cher tout en étant inefficace. Le vieux Parti communiste transformé en parti socialiste de droite, lui, est devenu un bon interlocuteur pour les capitalistes.

- L'équivalent du Parti socialiste ici ?

- Oui, mais en plus droitier. L'écroulement de l'Union soviétique auquel ils ont assisté, ils l'ont analysé comme une occasion d'arriver au gouvernement. La menace de l'Union soviétique disparaissant, ils ont estimé qu'il fallait désormais se présenter comme un parti démocrate, occidental... Ils sont donc un peu libéraux en économie et staliniens dans la tête… La gauche s'est en fait présentée comme la force capable de faire un certain nombre d'opérations. Elle s'est alliée à la gauche sociale démocrate-chrétienne (faible mais essentielle pour obtenir la majorité parlementaire) et à d'autres groupes que l'on peut définir comme des mercenaires. Le gouvernement italien est, disent certains, un gouvernement de gauche-centre-droite (il y a des hommes de droite déclarés au gouvernement, tels Cossiga, Di Pietro ou Dini). Une "gauche", donc, arrivée au pouvoir grâce aux contradictions de la droite, qui entretient de bons rapports avec le patronat en dépit de moments de tension, et qui a pour objectif déclaré de faire de l'Italie un pays capitaliste "normal". La première étape, étant de faire l'Europe. Ce qui suppose, bien sûr, des "sacrifices". C'est un discours qui a bien fonctionné, ils en ont fait un peu un mythe. Pour réduire la dette de l'Etat, ils ont donc réduit les dépenses sociales et augmenté les impôts. Puis ils ont privatisé, ce que la droite était incapable de faire - et même, à y regarder de plus près, n'avait pas envie de faire.

- Pourquoi ?

- La droite italienne, c'est la vieille mafia démocrate-chrétienne. Elle tient un discours officiellement libéral, mais en pratique elle est faite de deux courants :d'un côté, les vieux fascistes, qui sont étatistes, de l'autre les vieux démocrates-chrétiens et socialistes recyclés. S'il existe des forces étatistes en Italie, ce sont eux, c'est la clientèle démocrate-chrétienne. Quand ils étaient au gouvernement, ils n'ont fait aucune privatisation. Les vieux communistes, eux, sont des gens durs : "On a passé un accord avec le patronat, il faut le respecter... Le patronat ne nous attaque pas, et nous, on lui donne ce qu'il veut sur le plan économique." Les privatisations ont un autre avantage : elles permettent de sauver la situation économique en renflouant le budget. Mais il faut aussi rappeler que la gauche représente un pan de l'économie, avec les coopératives. Et quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que ceux qui bénéficient des privatisations, ce sont les amis du gouvernement et les secteurs économiques contrôlés par la gauche. La Ligue des coopératives (contrôlée par le PDS), par exemple, est entrée dans le gigantesque marché du TGV italien. Dans les aéroports, on a donné du travail aux coopératives au nom de la décentralisation du travail. Ou encore prenons l'exemple des boîtes de travail intérimaire : c'est la gauche qui, l'année dernière, a pris les mesures pour les légaliser ; or l'une des plus importantes boîtes d'intérim a été montée par les syndicats. La logique de la gauche, en somme c'est d'accepter un certain libéralisme économique tout en participant au processus par le biais de structures économiques parallèles. La façon dont ils ont traité la question de la modernisation du capitalisme italien correspond à mon avis à une conception déjà présente dans le vieux parti communiste : l'idée des forces productives - le patron qui développe l'économie, les honnêtes travailleurs - s'opposant aux forces parasites. Le gouvernement de la gauche, d'un point de vue idéologique, c'est ça.

- Est-ce que cette idéologie a un écho dans la population ?

- Oui, le bon peuple de la gauche y croit. Il y a bien sûr aussi un aspect matériel qui compte, à savoir la baisse décisive de l'inflation. L'Italie a vécu des inflations de l'ordre de 20 % dans les années 70, puis de 10 %, aujourd'hui elle est retombée à 1,5 %... Mais dans les régions rouges, l'idée qu'il faut être sérieux, efficace, ça fonctionne. Pourtant, j'ai l'impression qu'ils ne disposent pas d'un consensus énorme, car il y a des secteurs qui en pâtissent, notamment certains secteurs de la petite bourgeoisie. On observe par ailleurs à une chute de la participation politique classique (on est passé de 90 % de participation électorale en moyenne à 70% aujourd'hui). Mais la gauche se présente comme une gauche libérale, moderne, soutenue par les syndicats, qui gère une modernisation, qui a de bons rapports avec le Vatican et le patronat. Une gauche crédible, sérieuse, en somme. Comme elle bénéficie en outre de la division de la droite, ça devrait tenir. Sur le plan social, ça a eu pour effet de bloquer les conflits. Car la base de consensus de la majorité gouvernementale, ça reste quand même le travailleur salarié. Refondation communiste a par ailleurs joué un jeu compliqué : elle a soutenu le gouvernement sur la base d'un accord de désistement, qui a permis aux majoritaires d'avoir des députés, mais la politique gouvernementale lui a posé des problèmes qui ont conduit à sa récente scission (la majorité a créé le Parti des communistes italiens et est restée dans la majorité gouvernementale, et Refondation communiste court maintenant le risque de devenir un pari extraparlementaire). Le phénomène intéressant de ce gouvernement de gauche, c'est donc essentiellement cette capacité à se maintenir au pouvoir sur la base d'une alliance complexe - bourgeoisie d'Etat (la gauche démocrate-chrétienne), appareil des syndicats, appareil administratif des régions rouges - avec un forte capacité de médiation. Mais encore une fois, c'est la division de la droite qui les sert. Le poids de la Ligue du Nord (20 % des voix dans le Nord, 30 % dans les Alpes), qui traduit la révolte des petits patrons, contre le fisc, contre le libéralisme..., est dramatique pour la droite. Entre eux et la base de la droite nationale genre Forza Italia ou Alleanza nazionale, il y a une vraie contradiction d'intérêts.

- Quelle a été la politique mise en œuvre par rapport au monde du travail ?

- Les grandes manœuvres de réduction des salaires ont en fait précédé l'arrivée de la gauche au gouvernement. Elles ont été faites par les gouvernements financiers, dits "techniques" (Dini en 1995), qui ont mené une politique horrible en la matière. La gauche, elle, s'est chargée de réduire les retraites, puis a bloqué la situation. Sur le marché du travail, elle fait des opérations démagogiques d'ordre tactique : elle a inventé les LSU (travaux socialement utiles), qui sont une forme déguisée de salaire social, et favorisé des "contrats de zone" ( zones franches) - sans grands résultats ; le maire de Naples, Bassolino, qui est devenu ministre du Travail, a signé un accord accordant de l'argent public aux boîtes s'engageant à investir et à embaucher (façon détournée de réduire le coût du travail). Toute une série d'opérations, donc, qui sont faites avant tout pour des questions d'image, pour permettre au gouvernement d'afficher une politique de lutte contre le chômage. Le gouvernement a aussi légalisé l'intérim et encouragé la régularisation du travail au noir dans l'agriculture du Sud, l'idée étant qu'il faut flexibiliser le marché du travail pour créer du travail...