Jacques Chirac a annoncé un renforcement de
l’action de la police face aux violences dans les banlieues
LEMONDE.FR |
06.11.05 | 13h47 • Mis à jour le 07.11.05 | 09h45
Le
président Jacques Chirac a annoncé, dimanche soir, un nouveau
renforcement de « l’action de la police et de la justice »
face aux violences urbaines qui se propagent depuis onze nuits dans
de nombreuses banlieues de la région parisienne et en province.
Le bilan publié par la police lundi
fait état de 34 policiers blessés, de 1408 véhicules incendiés
et de 395 interpellations dans toute la France, soit davantage que
la veille où on avait compté 918 véhicules brûlés et 193
interpellations.
« Nous avons pris un certain
nombre de décisions de nature à renforcer encore l’action de la
police et de la justice, car aujourd’hui la priorité absolue
c’est le rétablissement de la sécurité et de l’ordre public »,
a déclaré le président français après une réunion d’urgence
du conseil de la sécurité intérieure, chargé de coordonner la
lutte contre la délinquance et le terrorisme.
Critiqué par l’opposition pour son
silence, le président Chirac s’exprimait pour la deuxième fois
depuis le 27 octobre, date de la mort accidentelle de deux
adolescents d’origine immigrée dans la banlieue nord de Paris,
qui a marqué le début de la crise.
Le premier ministre Dominique de
Villepin a précisé dimanche que « les dispositifs de sécurité »
seraient renforcés « partout sur le territoire où cela est nécessaire ».
« Nous ne pouvons accepter aucune zone de non-droit »,
a-t-il dit alors que la France est confrontée à ses plus graves émeutes
urbaines depuis plus de trente ans.
Les maires de banlieue s’exaspèrent de la réduction de
leurs aides
Article publié le 06 Novembre 2005
Par Bertrand Bissuel, Michel Delberghe et Béatrice Jérome
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 749 mots
Extrait : Avant que le plan de rénovation urbaine engagé par le gouvernement
n’entre en oeuvre, la plupart des moyens alloués aux quartiers difficiles ont
été réduits drastiquement : suppression des emplois-jeunes, diminution du
nombre de policiers, baisse des subventions aux associations. Reçus par le
premier ministre Dominique de Villepin, jeudi 3 novembre, les maires de banlieue
ont refusé un « ÉNIÈME PLAN d’urgence ». Ils pointent la réduction de
tous les budgets qui étaient alloués au maintien du tissu social (associations
de soutien scolaire, emplois-jeunes, polices de proximité), comme à
Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), théâtre des premiers AFFRONTEMENTS.
Une partie de la gauche demande la démission de Nicolas Sarkozy
Article publié le 06 Novembre 2005
Par Sylvia Zappi
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 315 mots
Extrait : Le Parti socialiste veut un débat parlementaire sur les banlieues.
NICOLAS SARKOZY est devenu une cible pour une partie de la gauche. « C’est un
ministre potentiellement démissionnaire », a ainsi lâché le député PS de
Saône-et-Loire, Arnaud Montebourg, vendredi 4 novembre. « C’est un chef de
guerre prononçant des mots qui blessent et qui stigmatisent », a affirmé pour
sa part le député Vert de Gironde, Noël Mamère. Plus accusateur encore, le député
socialiste de l’Isère, André Vallini, a lancé : « Les provocations
verbales de ce pompier pyromane ont fini par embraser les banlieues.
Crise dans les banlieues : la réponse politique
est-elle à la hauteur ?
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09.11.05 | 14h01 • Mis à jour le 09.11.05 | 16h18
urélie
: Que pensez-vous de la violence urbaine actuelle ? Y a-t-il des
causes qui justifient cette violence urbaine, selon vous ?
Patrick Braouezec : Je serais tenté
de dire que rien ne justifie ces violences et notamment les conséquences
de celles-ci. Mais beaucoup de choses les expliquent. Ces violences
sont comme d’autres symptômes moins médiatiques et moins
dramatiques – je pense à l’abstention lors des scrutins électoraux,
au rejet des politiques –, des symptômes d’une crise de société
qui n’est pas spécifique aux banlieues dont on parle, mais qui
est une crise plus globale qui prend, y compris d’autres formes,
dans le milieu rural par exemple. Si l’on ne fait que constater
ces violences et qu’on n’analyse pas en profondeur les causes
qui les provoquent, on aura beau mettre un couvercle sur la marmite,
à la prochaine étincelle, la marmite débordera de nouveau.
« NO FUTURE »
Bekir192005 : Quelles sont les causes
de cette « révolution » selon vous ? Seulement une inégalité
entre couches sociales ?
Patrick Braouezec : C’est une part
des raisons. Les inégalités n’ont jamais été aussi importantes
et flagrantes. Ce sont à la fois des inégalités sociales, de
traitement territorial. Ce n’est pas la seule raison, quoique les
discriminations que subissent aujourd’hui un certain nombre de
jeunes – discrimination au logement, à l’embauche, aux stages,
à l’accès à des endroits publics ou privés – ajoutent des éléments
de révolte aux inégalités sociales premières. Et j’ajouterai
que l’une des raisons est aussi sans doute ce « no future »
que ressentent beaucoup de gens, et pas que des jeunes. Aujourd’hui,
dans notre société, il n’y a plus de projet politique porteur
qui permette à chacun de se projeter dans l’avenir.
Bas-de-casse : On parle d’un
« plan banlieue ». Pensez-vous que la question des
banlieues puisse être isolée et traitée à part dans le cadre
d’un projet politique alternatif ?
Patrick Braouezec : Non, il ne peut
pas être traité à part. Mais je crois que c’est à partir de ce
projet, non pas pour les banlieues, mais pour les quartiers
populaires, que l’on peut justement nourrir un projet politique
alternatif. Quand nous réclamons un Grenelle des quartiers
populaires, ce n’est pas pour avoir un énième plan pour les
banlieues, mais bien pour faire valoir que c’est de ces quartiers
populaires, de ce qui en émerge, qu’on construira une société
du vivre-ensemble qui concernera l’ensemble de la société française.
De fait, c’est des quartiers populaires, à partir d’eux, que
l’on peut construire une alternative politique.
Socebe : Banlieues en crise, dit-on.
La crise sociale est évidente, mais les émeutes ne sont-elles pas
aussi et surtout le résultat d’une crise politique, d’une défiance
profonde à l’égard des « élites » ?
Patrick Braouezec : J’ai déjà en
partie répondu précédemment. A mes yeux, il n’y a pas de crise
de banlieue, il y a une crise de l’Etat, une crise de société,
dont les banlieues ne sont finalement que le révélateur. Et pour
cause, puisque c’est dans ces quartiers que sont vécues les conséquences
directes de cette crise de l’Etat et de la crise de société.
Mais de manière plus profonde, c’est à une mutation de société
que l’on est confronté. La crise étant cette période incertaine
qui nous fait passer d’un Etat clos, d’un monde clos, à un
monde à construire, mais dont on a beaucoup de mal à dessiner les
formes.
Leo : Vous parlez de « no
future », quel futur peut à court et moyen termes offrir la
société à ces jeunes. Cela passe-t-il d’abord par des mesures
économiques et sociales ou par un discours différent sur les
banlieues ?
Patrick Braouezec : Je pense d’abord
qu’on n’a pas à offrir quelque chose. On a à écouter, on a à
prendre en compte un certain nombre d’exigences qui émaneront
justement de ces quartiers populaires. Et d’après les premiers
retours que l’on a aujourd’hui de rencontres avec les gens de
ces quartiers populaires, il y a diverses exigences : d’abord,
effectivement, un autre traitement de la question des moyens, des réponses
en termes d’emplois, de formation, de logement ; mais aussi l’exigence
d’un autre regard et de considérer que les gens qui vivent dans
les quartiers populaires méritent autant de respect, de considération
que ceux qui vivent dans des quartiers plus riches.
Harry : Comment, maintenant et dans
l’urgence, entrer en contact avec ces jeunes qui vivent dans leur
monde régi par leurs codes, qui ne croient plus à la sincérité
des élus de notre société ? Comment le faire alors que toutes les
médiations (associatives par exemple) ont été cassées par le
manque de crédits ?
Patrick Braouezec : D’abord, tous
les ressorts ne sont pas cassés. Pour avoir réuni, dimanche midi,
le tissu associatif de la communauté d’agglomérations que je préside,
le lien entre le monde politique, le tissu associatif et ces jeunes
qui ne se reconnaissent pas dans n’importe quel collectif n’est
pas complètement rompu. La preuve en est que depuis dimanche, le
retour au calme se fait, sans doute grâce à cette action concertée
des élus locaux et des citoyens adultes associatifs. Reste que le
discrédit du monde politique est une réalité, qu’il faut
reconstruire une relation de confiance, que celle-ci ne peut pas se
faire sur la base de propos soit démagogiques ou, à l’inverse,
de seuls propos de fermeté. Les jeunes, comme l’ensemble des gens
qui vivent dans ces quartiers populaires, sont conscients que l’on
ne fera pas tout du jour au lendemain, mais que des engagements
doivent être pris et que l’on doit se donner les moyens d’un
vrai contrôle par les citoyens du respect de ces engagements.
Belineo : Que pensez-vous de l’apprentissage
dès 14 ans ?
Patrick Braouezec : C’est une
remise en cause larvée de l’obligation de scolarisation jusqu’à
16 ans. Si l’intention du premier ministre avait été de
rapprocher le monde enseignant, éducatif du monde du travail et de
permettre à des jeunes de s’orienter vers des filières d’apprentissage
ou des filières techniques en toute connaissance de cause, il
aurait fallu faire en sorte que la réalité de l’entreprise soit
connue par l’ensemble des élèves des collèges. Les mots qu’a
prononcés le premier ministre sont graves, il a parlé de « doués »
et de « non doués » et de fait, il crée de nouveau une
ségrégation supplémentaire.
Benoit : Bonjour, je voulais savoir
ce que vous pensiez de la réponse qui a été donnée avant la
crise par M. Borloo concernant la restructuration et la
reconstruction de logements sociaux ? N’était-ce pas une mesure,
colossale en termes financiers, répondant finalement assez bien à
la demande actuelle des personnes en difficulté en banlieue ?
Patrick Braouezec : La réponse
apportée par Jean-Louis Borloo avant cette période de troubles
consistait à restructurer un grand nombre de quartiers dits en
difficulté. Personne ne nie la nécessité de cette restructuration.
Personne ne nie qu’il faille démolir, réhabiliter un certain
nombre de logements. Mais par contre, sous-jacente à ce projet, il
reste une certaine stigmatisation du logement social et des
quartiers à dominante de logement social. Le constat que l’on
peut faire, c’est que certains élus locaux ont profité de l’aubaine
pour tenter de diminuer le nombre de logements sociaux. Dans la
phase de réalisation de ce projet Borloo, on constate aujourd’hui
plus de démolitions que de constructions, ce qui tend à ajouter
encore plus de difficultés dans les quartiers concernés.
Crise dans les banlieues : la réponse
politique est-elle à la hauteur ?
LEMONDE.FR | 09.11.05 | 14h01 • Mis
à jour le 09.11.05 | 16h18
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LE PLAN VILLEPIN « DRAMATISE LA
SITUATION RÉELLE »
Syb : Que pensez-vous du volet répressif
du plan Villepin ?
Patrick Braouezec : Il conduit à mes
yeux d’abord à dramatiser la situation réelle. Nous ne sommes
pas en état de guerre. Il est vrai que pour ceux qui ne vivent pas
dans les villes concernées par ces troubles, l’image des médias
tend à montrer qu’on serait dans une sorte de guerre permanente.
Alors que la réalité n’est pas celle-là. Je crains que cela
soit plus d’ailleurs de l’effet d’annonce – je pense
notamment à l’état d’urgence et au couvre-feu – parce que je
doute qu’on puisse réellement mettre en pratique de telles
mesures et je note au passage que ces deux mesures n’ont été
appliquées que dans des périodes sombres de notre histoire et
visant les populations étrangères ou d’origine étrangère. Je
ne voudrais pas que les jeunes qui se sentiraient concernés par ces
mesures se rappellent que ce sont des mesures qui avaient été
prises à l’encontre de leurs pères ou de leurs grands-pères.
Agathe : Faut-il faire le lien entre
les affrontements entre les « jeunes » et l’immigration
?
Patrick Braouezec : Il est difficile
de ne pas le faire, puisque bon nombre de ces jeunes sont issus de
l’immigration. Mais il faut le constater avec le regret de voir
que nous n’avons pas su faire en sorte que ces jeunes se sentent
partie prenante d’un corps social, d’une unité nationale. La
question qui est donc posée à l’ensemble des politiques, c’est
de tordre le cou à tous les racismes, à toutes les discriminations
et à toutes les ségrégations.
Riri16 : Que penser d’un
gouvenement qui abrite en son sein un pompier pyromane, en l’occurrence
M. Sarkozy ?
Patrick Braouezec : Le problème est
de savoir si le pompier pyromane est seul dans la caserne ou bien si
c’est une grande partie de la caserne qui laisse faire le pompier
pyromane... L’intervention de M. de Villepin à la télévision
avant-hier soir était – tout écart de langage excepté – du même
ordre que celles du ministre de l’intérieur. Pour ma part, je ne
crois pas que ce dernier ait utilisé les mots provocateurs sans y
avoir réfléchi. Et sans avoir quelque part pensé qu’il pouvait
être soutenu par une majorité de ce gouvernement. Je crains qu’on
ait un gouvernement qui ne mesure pas la souffrance dans laquelle se
trouvent aujourd’hui une majorité de gens qui vivent dans ces
quartiers populaires.
Claivoyant : Bonjour ! Vos
propositions pour tordre le cou aux « préjugés raciaux »,
M. le député ?
Patrick Braouezec : Ça ne se décrète
pas, de mettre à mal les préjugés raciaux ou socio-économiques.
Il y a un certain nombre de responsables, à la fois politiques,
syndicaux, économiques, et je place au centre de ceux-ci les chefs
d’entreprise, qui doivent modifier du tout au tout leur
comportement, leur regard, leurs propos vis-à-vis de ceux qui sont
différents, quelles que soient d’ailleurs leurs différences. De
fait, il y a dans ces quartiers populaires des ressources inexploitées
sur le plan humain, des ressources d’imagination, d’innovation,
des ressources de solidarité, qui en surprendraient plus d’un
dans les quartiers bourgeois.
Benjamim : Nous avons des alertes de
« ras-le-bol » des banlieues depuis plus de vingt-cinq
ans. Comment se fait-il que si peu de partis politiques et de
conseil municipaux, de gauche ou de droite d’ailleurs, aient intégré
des personnes issues de l’immigration ?
Patrick Braouezec : Je pense qu’il
y a un décalage très important entre la diversité de la vie, de
la société, et la représentation politique, mais aussi économique,
et aussi des autres pouvoirs – je pense notamment au pouvoir médiatique
–, et qu’il est effectivement de notre fait de réduire ce décalage.
La crise des partis politiques explique en grande partie aussi cet
écart. Peu de partis politiques aujourd’hui sont composés de
jeunes, et encore moins de jeunes issus de l’immigration. Et comme
ce sont les partis politiques qui font la représentation au sein
des Assemblées, il n’est pas étonnant que ce décalage s’accroisse.
Jmle93 : Seriez-vous prêt à vous
associer à d’autres maires (quelle que soit leur couleur
politique) de communes abritant des quartiers « sensibles »,
et ce, afin de trouver quelques solutions concrètes ?
Jeanne: Serait-il possible de mettre
en place une assemblée, puisqu’on parle d’état d’urgence...,
des états généraux des banlieues ?
Patrick Braouezec : C’est la
proposition que j’ai faite lors de la conférence de presse de
dimanche dernier, et la proposition que nous allons émettre à
l’ensemble des maires des grandes villes de France, quelle que
soit leur couleur politique. L’idée étant que l’on puisse
recenser, dans chacune des villes, des revendications, des exigences,
des souhaits, des rêves, et que l’on aille, si bien sûr la réponse
était partagée, à des états généraux non pas des banlieues,
j’insiste, mais des quartiers populaires. Pau, Rennes, Toulouse,
ce ne sont pas des banlieues, ce sont des villes qui en leur sein
ont des quartiers populaires où les gens vivent des difficultés.
Et c’est bien à partir de ces quartiers populaires, de leurs
exigences que l’on construira la société de demain. Et cette
société concernera tout le monde.
Zbil : Ces violences sont-elles un
mal pour un bien, selon vous ?
Patrick Braouezec : Il est toujours
difficile de dire que ce qui s’est passé est un mal pour un bien.
Les familles des quatre personnes qui ont péri durant cette période,
les personnes qui ont perdu un bien, une voiture, des équipements
publics, montrent qu’il est difficile de dire cela. Par contre, si
l’on veut justement que tout cela ne se soit pas passé pour rien,
que ces quatre personnes ne soient pas mortes pour rien, il faut
sans doute faire un effort d’analyse, de compréhension de ce qui
s’est passé et de recherche de solutions qui ne soient pas un énième
plan d’urgence, mais qui posent bien la place centrale que doivent
jouer les quartiers populaires dans le devenir de notre société.
Chat modéré par Constance Baudry et
Pierre Rubenach
Les m Eric Macé : Dans les banlieues
populaires, il y a une intelligence des situations. Pour tout le monde, il
est clair qu’en temps ordinaire les violences économiques, sociales,
symboliques qui s’exercent sur les habitants des banlieues populaires
sont parfaitement invisibles. Et donc il est parfaitement clair pour tous
que les émeutes sont l’un des rares moyens qui permettent, par la
violence émeutière, de rendre visible cette violence structurelle.
C’est comme si l’on reprochait aux émeutiers de la Commune de Paris
d’utiliser la violence contre la République bourgeoise alliée aux
troupes d’occupation allemandes dans les années 1870-1871, ou comme si
l’on reprochait la violence des guerres de décolonisation.
« CES GAMINS SONT COMME DES
CATALYSEURS, DES DISJONCTEURS, QUI RISQUENT DE CRAMER »
Luicito : Que vont devenir ces jeunes qui
aujourd’hui participent aux émeutes, sachant qu’il n y a pas véritablement
de conscience politique derrière ces flambée de violence et qu’une
partie de la classe politique récupère ces événements pour redorer son
blason ?
Eric Macé : Il y a toujours une vertu
politique de l’émeute qui est la constitution de collectifs de parole,
d’expérience qui marquent une expérience personnelle et collective. Le
drame, néanmoins, c’est que l’on a affaire à des adolescents qui
portent sur leurs épaules le poids d’une révolte, le poids d’une
confrontation qui est bien trop lourd pour eux. Ces gamins ont beaucoup de
risques d’être détruits ou écrasés par, finalement, le désert qui a
été créé entre les institutions répressives et les populations. Il
n’y a plus de médiation, plus de politique, et ces gamins sont comme
des catalyseurs, des disjoncteurs, qui risquent de cramer.
Régis : Le fait que ces groupes s’attaquent
aux institutions n’est-il pas le reflet de l’incapacité croissante de
mettre en application une réelle politique d’acceptation des
populations issues de l’immigration dans la société française. N’y
a-t-il pas sans cesse une volonté politique de stigmatiser et discriminer
ces populations ?
Eric Macé : Je crois – tout le monde
l’a vu à la télévision – qu’ils sont tous Noirs et Arabes. On
fait mine de découvrir la dimension profondément raciste et disons néocoloniale
de la relégation urbaine. Et il y a un rapport étroit avec le caractère
abstrait du modèle français d’intégration qui, d’une part, est
aveugle aux discriminations réelles et, d’autre part, laisse se développer
des rhétoriques de refus de la différence. Et qui continue à parler
d’immigrés pour des gens dont les parents mêmes sont nés en France.
On voit bien que l’imaginaire républicain recouvre en réalité un
imaginaire blanc et chrétien. Et tout le reste est différent.
Julia : Je suis anglaise et je veux savoir
si vous pensez qu’il y a une espèce de racisme « institutionnel »
en France ? On en a beaucoup parlé ici en Angleterre, il y a quelques années,
et ça a mené à des changements significatifs dans la police.
Eric Macé : Tout à fait, c’est
exactement le terme, il existe un racisme institutionnel, c’est-à-dire
un racisme non intentionnel mais qui a des effets profonds de
discrimination. La question a été prise en compte en Grande-Bretagne
parce qu’il était légitime politiquement de considérer les
discriminations sur une base ethnique, ce qui est impossible en France
puisque la loi républicaine interdit de prendre en compte – ne
serait-ce que d’un point de vue statistique – les discriminations
raciales. En France, on a donc un racisme institutionnel qu’il est
interdit de traiter institutionnellement.
QUEL MODÈLE FRANÇAIS D’INTÉGRATION ?
Mylady : Vous parlez de « modèle
français d’intégration ». Mais quel est donc ce modèle ?
Eric Macé : Ce modèle, c’est que la République
ne reconnaît que des individus égaux en droit quelles que soient leurs
différences par ailleurs. Donc l’effet positif, c’est que chacun est
reconnu comme un individu, l’effet négatif, c’est que lorsque cette
égalité en droits est bafouée par des inégalités de fait, le modèle
français est incapable de voir et de traiter ces inégalités de fait, au
nom de l’égalité en droits.
Par ailleurs, le modèle français d’intégration
se pense universel. En réalité, comme je l’ai dit, il recouvre une
« normalité » qui, dans l’imaginaire national, est celle
des Français blancs de culture chrétienne.
Mat : Vous semblez défendre les jeunes en
argumentant sur un point de vue politique, mais ne devrions pas nous préoccuper
plus de ceux dont les voitures ont brûlé, et appeler ceux qui font ça
des délinquants, sans vouloir faire dans le politiquement correct ?
Gache : M. Macé, oui les émeutes sont le
moyen de se faire entendre.... ou d’être vu à la télé. Certes la vie
dans les cités n’est pas acceptable. Mais vous-même, et si vous possédiez
une entreprise, iriez-vous vous installer dans ces zones ? Arrêtons de
pleurer.
Eric Macé : Lorsque des syndicalistes
exercent un rapport de forces, y compris violent par des manifestations,
des occupations, tout le monde comprend bien (parlon
s même de Mai 68) que les dommages privés
de ceux dont les voitures brûlent ne peuvent pas réduire la
signification de ces violences.
La question posée est la suivante : soit
on réduit ces violences à leur seule dimension délinquante, et on s’empêche
d’en comprendre les significations et donc d’agir sur elles en
profondeur ; soit on accepte que ces conduites, qui sont de fait délinquantes,
ont aussi une dimension politique qu’on ne peut pas négliger.
On peut toujours prendre les effets pour
les causes. On peut toujours penser qu’une fois ces quartiers dégradés,
ils n’ont que ce qu’ils méritent. Le raisonnement est confortable et
montre bien que le prix à payer pour réhabiliter ces quartiers est
beaucoup plus élevé que la capacité d’action d’un chef d’entreprise
isolé ou même d’un maire, ou même d’une association. On voit bien
qu’après vingt ans de dégradation de la situation, il faudra bien des
politiques publiques d’envergure permettant d’établir la confiance nécessaire
à une vie meilleure.
édias étrangers stigmatisent l’échec de l’«
intégration à la française »
Article publié le 06
Novembre 2005
Par Guy Dutheil et Pascale Santi
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 704 mots
Extrait : CNN évoque des risques de « guerre civile ». Les équipes de
télévision internationales se heurtent à des problèmes de sécurité
sur le terrain. TOUS, TÉLÉVISIONS, radios ou grands journaux ont fait le
voyage en banlieue parisienne. Les heurts à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis)
et dans d’autres communes de la banlieue parisienne ont focalisé l’intérêt
des médias étrangers. A l’écran, les chaînes américaines sont les
plus offensives. « Paris brûle », annonçait, jeudi 3 novembre au soir,
ABC. « French Violence », clame la chaîne d’information en continu
CNN, sur son site Internet, comme elle titrait « War in Irak » lors de
l’intervention militaire américaine. CNN a renforcé temporairement son
bureau parisien.
Article publié le 06
Novembre 2005
Par Michel Delberghe
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 545 mots
Extrait : CLICHY-SOUS-BOIS, ses 28 000 habitants, ses 80 % de logements
collectifs. De la cité verdoyante des années 1960, aux abords du bois de
Bondy, à 15 km au nord de Paris, il ne reste qu’un paysage de tours et
de barres délabrées. Les classes moyennes et les cadres - 4,7 % des
habitants - ont déserté la ville qui compte 50 % de moins de 25 ans et
un taux de chômage de 25 %. A la population diversifiée d’origine a
succédé une majorité de ménages à trèsfaibles revenus, en grande précarité.
Parmi elles, un tiers de familles étrangères, originaires de tous les
continents, installées de longue date ou arrivées récemment, réfugiés
politiques, sans-papiers débarqués dès leur descente d’avion à
Roissy.
Chat
Banlieues : des territoires
abandonnés ?
LEMONDE.FR |
07.11.05 | 15h23 • Mis à jour le 07.11.05 |
15h43
acruze
: D’après vous, quels sont les différents groupes,
groupuscules ou individus à l’origine de ces actes de
violence ?
Eric Macé : Il y a plusieurs
catégories. Concernant la première émeute, celle de Clichy,
il s’agit de violences spontanées de la part du tout-venant
: gamins, jeunes adultes, la plupart du temps scolarisés,
certains même travaillant ou même jeune parent. Car là,
c’était la logique de l’émotion, de la rage, qui sont
collectives.
Après l’épisode de Clichy,
concernant l’extension depuis une dizaine de jours, il y a
la catégorie la plus importante : un ensemble de jeunes
qui ont des comptes à régler avec la police et voient là
l’occasion d’inverser un rapport de forces, ou même s’ils
n’ont rien à se reprocher, des rapports d’humiliation, de
vexation. Plus la griserie juvénile de ce type de conduite à
risque.
Mais à mesure que le phénomène
s’élargit et s’étend – et c’est le problème de la
logique de la violence –, on va voir venir d’autres
groupes qui auront cette fois des visées qui peuvent être
beaucoup plus criminelles, qui vont profiter de l’occasion
pour des règlements de comptes contre des commerçants
ou d’autres personnes privées. Et il ne faut pas exclure
non plus des groupes de type fasciste qui vont profiter du désordre
pour aggraver cette situation de violence en prenant
pour cibles notamment, on l’a vu, un foyer Sonacotra.
C’est une espèce de stratégie
de la tension. C’est le problème en général de la
violence : une fois qu’elle est partie, tout est possible, y
compris des provocations qui ne sont pas le fait des jeunes émeutiers
dont on a parlé.
Eric Macé : Je crois que la séquence
de Clichy est clairement une émeute, dont le scénario est
connu depuis vingt ans. Ce qui est nouveau, c’est l’extension
et la persistance. Et là, on peut parler de guérilla, mais
je dirais de guérilla « émeutière » si l’on
accorde à l’émeute un sens qui, au fond, conserve malgré
tout une dimension politique. Dimension politique d’action
collective et pas seulement de conduite délinquante.
Helix : Cette situation
est-elle caractéristique de la France, et si oui, pourquoi ?
Eric Macé : On connaît tous
les exemples des émeutes de Los Angeles aux Etats-Unis et
Bradford en Grande-Bretagne. Les ingrédients sont exactement
les mêmes. Mais ce qui est tout à fait nouveau aujourd’hui,
c’est l’attitude du gouvernement et du ministre de l’intérieur,
qui sont à l’origine d’une stratégie de la tension et
qui, au lieu d’ouvrir des espaces de parole ou des espaces
permettant le passage au politique, persistent dans la
provocation et dans la fermeture concernant les significations
de ces émeutes.
Les ingrédients dont je parle,
c’est, particulièrement en France, un chômage des jeunes
le plus élevé d’Europe, des discriminations racistes et
des relégations urbaines aggravées et, depuis le début des
années 1990, une stigmatisation des jeunes des banlieues
populaires qui les fait apparaître comme étrangers à la
société française, qui les constitue en menace avec une
surenchère dont les étapes sont les suivantes : ils ont d’abord
été assimilés à des voleurs, puis, avec l’affaire des
tournantes, à des violeurs, puis, avec l’affaire du foulard
à l’école, à des « voileurs », et dernièrement,
à de la racaille qu’on nettoie au Kärcher. Ça commence à
faire beaucoup.
Coolbens : Pensez-vous que l’attitude
provocatrice de Nicolas Sarkozy soit à l’origine de la révolte
des banlieues ?
Sirius2 : Avant Nicolas Sarkozy,
Azouz Begag et Malek Boutih avaient utilisé le terme de
« racaille ». En quoi ce mot est-il choquant ?
Eric Macé : La responsabilité
est collective depuis vingt ans. Concernant la responsabilité
de Nicolas Sarkozy, il faut revenir à la présidentielle d’avril
2002. La droite a gagné la présidentielle de 2002 sur la
base d’une campagne électorale ultra-sécuritaire, en discréditant
la gauche sur cette question, au point que la gauche elle-même
avait adopté ce langage ultra-sécuritaire. Donc, la droite a
gagné sur une campagne finalement d’extrême droite, et la
mission qui a été confiée à Nicolas Sarkozy par Jacques
Chirac était d’incarner cette droite dure afin de
satisfaire aux demandes sécuritaires de cet électorat.
Mais ce qui est nouveau,
c’est que Nicolas Sarkozy ne s’est pas contenté de jouer
le rôle qui lui a été imparti par Jacques Chirac. Il a joué
son propre rôle de surenchère au sein du gouvernement sur
les questions de sécurité. Et donc le résultat, c’est
qu’il en est venu à incarner à lui tout seul la question
de sécurité, à incarner à lui tout seul l’ordre de la
police, et il se retrouve donc dans un face-à-face direct
avec les jeunes, ce qui explique aussi le nouveau rôle joué
par les médias. Puisque, dorénavant, chaque voiture qui brûle
a un effet direct sur l’autorité gouvernementale, car
Nicolas Sarkozy a ruiné l’ensemble des médiations qui
permettent de faire tenir des politiques publiques de sécurité.
Sur le terme « racaille »,
j’ai un peu répondu. La fin du gouvernement Jospin a été
une période de durcissement sécuritaire de la gauche, précisément
en prévision de l’offensive sécuritaire de la droite. On a
aujourd’hui au PS des dirigeants qui tiennent le même type
de discours sécuritaire que la droite, qui sont des discours
qui finalement empêchent de penser les situations en
utilisant des termes qui sont des attrape-sens commun, qui
vont dans le sens d’un imaginaire des banlieues comme menace
et qui contribuent à dépolitiser la question des inégalités,
des exclusions et des discriminations.
GGGG68 : Les émeutiers ont-ils
conscience que tous leurs actes donnent une opinion bien négative
des quartiers, qui les dessert eux et leurs proches, en
favorisant la discrimination (travail, etc.), et qu’ils
contribuent ainsi à renforcer le malaise des banlieues ?
Bannidemploi : Les mots d'ordre du gouvernement
sont "fermeté", "tolérance zéro", "justice".
Dans l'esprit du gouvernement, justice veut dire condamner les émeutiers tout
de suite avec fermeté et pour l'exemple. Le cri de désespoir des émeutiers,
et au-delà des émeutiers, c'est pour plus de justice. Que les CV ne soient pas
rejetés juste au vu du nom, comme c'est si souvent le cas. On voit si souvent
des diplômés d'origine maghrébine, même de hautes écoles, ne pas trouver d'emploi
alors que tous leurs camarades de promo ont trouvé des emplois. Comment
voulez-vous qu'un jeune de 22 ou 24 ans, soumis à une telle injustice et un tel
racisme, ne veuille pas se révolter ?
Ardent : Que pensez-vous de l'intervention de M.
Chirac tant sur la forme que sur le fond ?
Eric Macé : La dimension raciste et quasi néo-coloniale
de la gestion des banlieues est évidente. Jusqu'à présent, le système
politique français s'est trouvé totalement incapable de prendre en compte
cette dimension de la société française. Tout comme il s'est montré
totalement incapable de prendre en compte la question de la participation des
femmes à la politique, puisque la loi sur la parité est systématiquement
contournée pour une raison qui a des effets directs sur la question du racisme
: le personnel politique français refuse de se renouveler, refuse malgré la
loi de laisser place aux femmes, comme il refuse de laisser place à des Français
qui ne sont pas blancs.
Sur l'intervention de Jacques Chirac : de nouveau,
le président apparaît comme quelqu'un qui crée lui-même les situations
difficiles qu'il doit ensuite résoudre. C'est lui qui a demandé à Nicolas
Sarkozy de faire une politique ultra-sécuritaire. C'est lui qui attise la compétition
entre son premier ministre et son ministre de l'intérieur. Et donc c'est lui
qui doit à la fois augmenter la tension politique au sein du gouvernement et
dans le pays, tout en ne pouvant pas faire baisser la tension sociale dans ce même
pays.
DES TERRITOIRES "ABANDONNÉS" AUTANT
PAR LES PARENTS QUE PAR L'ÉTAT ?
Aurélien : On parle de chômage et de racisme.
Ne devrait-on pas mettre en avant l'éducation parentale ? Mes amis et moi, d'origines
ethniques et religieuses diverses, vivons dans une cité et nous nous en sortons
tous bien. Dès 10 ans, certains enfants insultent la police, rackettent et
restent dehors après 22 heures.
Vincent : Ne pensez-vous pas que ces territoires
sont autant "abandonnés" par les parents que par l' Etat ?
Eric Macé : L'autonomisation des adolescents par
rapport à leurs parents est un trait général dans les sociétés
contemporaines, et on observe donc une perte d'emprise parentale sur les
adolescents dans tous les milieux, puisque c'est un trait de nos sociétés. On
a donc partout le même souci des parents d'être des bons parents, et partout
le même désir des adolescents d'échapper à l'autorité des parents. C'est
valable aussi dans les banlieues populaires.
La différence, c'est que dans les banlieues
populaires, on trouve de nombreuses familles dont le fonctionnement est cassé
par un ensemble de contraintes ou de violences sociales et économiques. On a
beaucoup de mères célibataires qui doivent travailler, par exemple.
On a donc des familles qui sont de bonne volonté
mais dont les moyens d'autorité sont ruinés par la dureté de leurs conditions
d'existence. Et les situations d'indifférence parentale ou de mauvaise éducation
parentale existent, mais elles sont marginales ; elles ne constituent pas, en
tout cas, une forme d'explication.
Enrique : Ce qui est frappant dans les reportages
sur les banlieues, ce sont les nombreux exemples de solidarité parmi les
habitants. En fait, ce sont surtout les "jeunes" (sans avenir) qui
sont révoltés. Les autres catégories d'habitants (adultes, personnes âgées,
RMIstes, chômeurs, etc.) ne manifestent-ils pas des sentiments de révolte ?
Par quels moyens ?
Eric Macé : On est dans un monde dont l'expérience
sociale est extrêmement dure, dont l'environnement social et économique est
brutal et qui ne dispose plus de relais politiques pour exprimer des formes de résistance
ou d'opposition à ces conditions d'existence. Donc on observe en temps normal
des formes de violences contre soi, pour les plus âgés, c'est l'alcool, les médicaments,
et pour les plus jeunes, des formes d'autodestruction, soit suicidaires, soit de
conduites à risque, soit de violences contre autrui. De ce point de vue, l'émeute
a, encore une fois, une dimension positive car elle permet d'exprimer cette révolte
autrement que de façon privée et autodestructrice.
Riccina : J'habite dans le 93, et il est flagrant
de constater qu'en plus nous disposons des enseignants les moins expérimentés,
de jeunes policiers incapables de faire face à de telles situations. Ne
pensez-vous qu'il s'agit d'une "double peine" pour nos banlieues, déjà
peu favorisées ?
Eric Macé : Prenons l'exemple des ZEP, qui sont
un début de prise en compte des inégalités par les institutions. Le résultat
est totalement paradoxal : un récent rapport montre que les établissements
classés en ZEP, en tout cas en Seine-Saint-Denis, bénéficient de moins de
dotations, y compris de dotations d'enseignants expérimentés, que les établissements
qui ne sont pas en ZEP, en particulier des établissements de centre-ville.
On a une situation extrêmement contradictoire et
tendue, qui est que le label ZEP, qui devrait donner plus, donne moins et, en
plus, contribue à la stigmatisation des établissements classés en ZEP, donc
à la fuite des familles qui le peuvent, donc à une augmentation de la ségrégation.
Martin : Pourquoi la police ne parvient-elle pas
à rétablir l'ordre ? Ne dispose-t-elle pas des moyens nécessaires ?
Eric Macé : C'est tout le problème de l'ordre
public. Il est évident que l'ordre public, en temps normal, tient sans que la répression
soit nécessaire. De sorte qu'en temps normal la police n'a pas à rétablir l'ordre
public, puisque chacun y contribue. Y compris la police dans son rôle de "gardien
de la paix". Or la situation aujourd'hui est que la police a radicalisé
son extériorité, sa distance par rapport aux populations et aux quartiers, qu'elle
a été instrumentalisée par le ministre de l'intérieur comme seule force d'occupation,
et qu'elle est donc de ce fait nécessairement débordée.
"LA QUESTION ESSENTIELLE EST CETTE NOTION DE
DISCRIMINATION INSTITUTIONNELLE"
Hubert : Bannidemploi a raison, mais que faire ?
Les CV anonymes ? La discrimination positive prônée par Sarkozy ? Pensez-vous
que des quotas ou des mesures comme la parité sont de bonnes solutions ? Ne
risque-t-on pas, à terme, de créer encore plus de discrimination ?
Eric Macé : Sur les discriminations à l'embauche,
je crois que la question essentielle est cette notion de discrimination
institutionnelle. Cela veut dire qu'on se donne les moyens de disposer d'indicateurs
permettant de mesurer les discriminations racistes. Et à partir de là, si, par
exemple dans la fonction publique, on observe qu'il n'y a que 5 % de non-Blancs
alors qu'en France ils sont 20 %, on met en place non pas des quotas, mais des
mesures d'incitation permettant d'être beaucoup plus attentif aux candidatures
concernées.
Même chose pour les entreprises : les
syndicats et le patronat peuvent reconnaître la nécessité de lutter contre
les discriminations à l'embauche, et s'ils disposaient d'indicateurs, ils se
fixeraient comme objectif, comme en Grande-Bretagne, d'atteindre une représentativité
significative.
Il y a deux limites à ce raisonnement. Première
limite : le refus français absolu de ce type de mesures. Deuxième limite
: sa relative inefficacité technique, au sens où– on le voit avec les
discriminations envers les femmes – l'ensemble des mesures disponibles et des
actions entreprises n'a pas conduit à des changements significatifs. On voit
donc bien que la question renvoie en réalité à des rapports de forces
politiques qui, aujourd'hui, en France ne sont favorables ni aux femmes ni aux
minorités.
Pere Steve : Quelle est la part d'explication
spatiale dans l'origine de ces phénomènes ? La ghettoïsation des
quartiers bâtis durant les "trente glorieuses" paraît évidente, et
me semble à l'origine du phénomène identitaire qui conduit les banlieues de
province à se révolter aussi. Quelles seraient alors pour vous les meilleures
solutions en matière d'aménagement urbain ?
Eric Macé : D'abord, il n'y a pas de rapport
entre l'urbanisme et les effets de ségrégation ou de relégation, puisque si
l'on prend l'exemple américain ou anglais, les quartiers de relégation sont
des quartiers pavillonnaires et qu'il n'y existe pratiquement pas de grands
ensembles.
La question n'est pas à proprement parler une
question d'urbanisme, elle est plus large : celle de rapports sociaux, d'exclusion,
qui contribuent à enfermer des populations entières dans des sites urbains qui
sont abandonnés par les politiques publiques.
On parle beaucoup de mixité, mais là il y a une
illusion. La mixité veut dire en réalité déstructurer encore plus les
quartiers populaires en chassant une partie de la population pour la remplacer
éventuellement par des petites classes moyennes. Donc, au fond, la mixité
conduit à radicaliser les tensions internes à ces quartiers.
Il vaudrait peut-être mieux prendre ces
quartiers populaires pour ce qu'ils sont : une expérience sociale commune des
difficultés de la vie, des ressources personnelles et collectives très
importantes, mais qui sont toujours non reconnues, voire disqualifiées, par les
aménageurs et par les représentants des classes moyennes que sont les élus.
On a des exemples, en particulier aux Etats-Unis, de prise au sérieux de la
capacité d'action des acteurs populaires qui conduit à de bien meilleurs résultats
que l'imposition d'une mixité finalement désorganisatrice.
Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane
Mazzorato
Article publié le 04 Novembre
2005
Par
Source : LE MONDE.FR
Taille de l'article : 693 mots
Extrait : Après huit nuits consécutives de violences, les différents partis
de gauche ont haussé le ton, vendredi 4 novembre, face au gouvernement, et plus
particulièrement contre le ministre de l'intérieur. Plusieurs parlementaires
de l'opposition, dénonçant l'attitude martiale et sécuritaire de Nicolas
Sarkozy, ont réclamé sa démission. C'est le cas du Parti communiste,
qui a dénoncé"la politique irresponsable de provocation du ministre de l'intérieur,
inspirée par des raisons politiciennes et d'ambition personnelle".
M. Sarkozy "n'a manqué aucune occasion, comme représentant de la République,
de stigmatiser les populations de quartiers entiers", a ajouté le PCF.
Le Front national et Philippe de Villiers
comptent sur un afflux d'adhésions
LE MONDE |
08.11.05 | 15h55 • Mis à jour le 08.11.05 | 15h55
ouvre-feu
et instauration de l'état d'urgence ont été réclamés par
Philippe de Villiers et Marine Le Pen, dès la semaine dernière,
chacun se livrant à une surenchère depuis le début des incidents
en banlieue. Le président du MPF a ainsi demandé "un
couvre-feu pour les jeunes de moins de 20 ans" , ainsi que
l'"envoi de l'armée dans les banlieues" - une
requête également formulée par Action Police-CFDT, un syndicat de
police proche du MPF. Marine Le Pen, vice-présidente du FN a, elle,
réclamé "l'instauration de l'état d'urgence" comme
"en 1985, lors des troubles en Nouvelle Calédonie" .
Les émeutes dans les banlieues
procurent surtout une magnifique plate forme à la droite la plus
radicale et à l'extrême-droite dans leur dénonciation véhémente
de la politique d'immigration. Mais si Philippe de Villiers, le président
du Mouvement pour la France (MPF), réduit les violences à une
"guerre civile ethnique" , Jean-Marie Le Pen, le président
du Front national (FN), parle, lui, de "prémisses d'une guerre
civile" plus globale. Assurant que cette dernière prend sa
source dans "l'immigration massive" , il fustige "la
corruption morale des dirigeants du pays" , "la désintégration
de la France" , ainsi que "l'injustice sociale" .
STANDARD SATURÉ
A en croire les représentants du FN,
le standard du parti serait saturé depuis plusieurs jours :
"On se croirait entre les deux tours de l'élection présidentielle
de 2002" , s'exclame Louis Aliot, le nouveau secrétaire général.
Demandes d'adhésions et offres de services afflueraient. Le bureau
exécutif, qui devait décider, lundi 7 novembre, du sort de
Marie-France Stirbois, suspendue du parti depuis le 25 octobre par
M. Le Pen qui lui reproche ses attaques à son encontre (Le Monde du
27 octobre), a finalement dû se concentrer sur l'analyse de la
situation dans les banlieues.
Le parti vient de mettre à
disposition des fédérations une affiche où l'on peut lire "Immigration,
explosion des banlieues... Le Pen l'avait bien dit". Un slogan
qui permet de marquer l'antériorité de M. Le Pen sur M. de
Villiers. Louis Aliot prépare un argumentaire qui devrait servir de
base aux conférences de presse que les responsables fédéraux sont
invités à organiser. Pas question "pour le moment" de
manifester. "Inutile de mettre de l'huile sur le feu" ,
commente M. Aliot. Cela n'empêche pas Bernard Antony, représentant
de la branche catholique traditionaliste du FN, d'organiser, en tant
que président de l'Agrif, une association militant "contre le
racisme anti-français" , vendredi 11 novembre, une
manifestation devant l'Assemblée nationale pour demander "la démission
de Jacques Chirac" .
Le président du MPF devait le précéder,
mardi 8 novembre, pour un rassemblement sur le thème "La
France, tu l'aimes ou tu la quittes" , organisé avant la séance
de l'Assemblée consacrée aux émeutes. Jeudi 3 novembre, M. de
Villiers qui, candidat à l'élection présidentielle de 2007,
chasse ouvertement sur les terres de l'extrême droite, n'a pas hésité
à se rendre dans plusieurs villes de Seine-Saint-Denis. Accompagné
de Jacques Bompard, le maire d'Orange en rupture avec le FN, il
avait dénoncé "l'islamisation de la société française"
et annoncé la création d'un collectif national des élus de la République
contre le droit de vote des étrangers.
Dimanche 6 novembre, c'était au tour
des Identitaires de manifester en banlieue. Une vingtaine de
militants brandissant une banderole "politiciens tous complices"
ont perturbé l'hommage d'Epinay-sur-Seine à Jean-Claude Irvoas, tué
dans la rue, le 27 octobre, alors qu'il photographiait un lampadaire.
Christiane Chombeau
BANLIEUES
Les
maires de banlieue s'exaspèrent de la réduction de leurs aides
Une handicapée
gravement brûlée
Article paru
dans l'édition du 06.11.05
ne
quinquagénaire handicapée a été gravement brûlée au cours de
l'attaque d'un bus par des jeunes gens, mercredi 2 novembre au soir,
à Sevran (Seine-Saint-Denis). Selon le parquet de Bobigny, une
cinquantaine de personnes auraient organisé un véritable
guet-apens en plaçant des conteneurs sur la route, obligeant le véhicule
à s'arrêter. Des jeunes ont alors lancé une bouteille d'essence
enflammée dans le bus. Le chauffeur a demandé aux passagers de
descendre, mais une femme handicapée et se déplaçant avec des béquilles
n'a pu s'exécuter. Selon le chauffeur, un assaillant l'aurait alors
aspergée d'essence avant qu'un chiffon enflammé ne soit lancé
dans le véhicule. La femme, sortie des flammes par le chauffeur, a
été transportée au service des grands brûlés de l'hôpital
Saint-Antoine, à Paris (12e). Elle est brûlée au deuxième et au
troisième degré sur 20 % du corps. Le bus a été détruit par les
flammes. A l'arrivée de la police, près de 200 jeunes se
trouvaient sur les lieux. Aucune interpellation n'a été effectuée.
Un petit Mai-68 des banlieues
Article publié le 05 Novembre
2005
Par
Source : LE MONDE
Taille de l'article : 810 mots
Extrait : CHRONIQUE POLITIQUE. IL SERAIT aventureux et même irresponsable de prétendre
diagnostiquer, dans les violences urbaines qui se répètent depuis plus d'une
semaine, « la » crise des banlieues que tant de Cassandre annoncent depuis des
années. Mais un constat s'impose : pour la première fois depuis que l'on parle
de l'intégration qui ne se fait pas, des quartiers difficiles, de l'économie
parallèle, des zones de non-droit contrôlées par des bandes de trafiquants,
cette réalité sociale française prend une tournure politique.
Banlieues : qui sont les jeunes en colère ?
Article publié le 04 Novembre
2005
Par
Source : LE MONDE.FR
Taille de l'article : 2221 mots
Extrait : L'intégralité du débat avec Eric Marlière, sociologue, chercheur
au Cesdip (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales).
Eric Marlière est notamment l'auteur de "Jeunes en cité, diversité des
trajectoires ou destin commun ?" (L'Harmattan, 2005). Blasouille :
Voyez-vous dans ce qui s'est passé ces derniers jours une revendication
profonde de tout ou partie de la jeunesse des banlieues françaises, le signe
d'un malaise social important, ou n'y voyez-vous que de la violence gratuite
devant être réprimée ? Zazor : S'agit-il d'un phénomène de colère ou bien
d'un élan de désordre généralisé, une bonne occasion de se défouler et de
casser gratuitement ? Nina : A votre avis,...
Types urbains de la mondialisation
Article publié le 11 Octobre
2005
Par Olivier Mongin et Josep Ramoneda
Source : LE MONDE
Taille de l'article : 820 mots
Extrait : IL faut décrire et nommer les types urbains inédits qui naissent
sous nos yeux, dans la grande reconfiguration des territoires à l'échelle de
la planète. La mondialisation urbaine épouse d'abord la forme de la « ville
globale », dont la sociologue américaine Saskia Sassen a évoqué les caractéristiques
: un espace circonscrit destiné à organiser la réussite économique (campus,
formation, finance, Bourse, siège des multinationales). Ignorant son
environnement immédiat et ses périphéries, la ville globale se branche sur le
réseau interconnecté des villes similaires. Une hiérarchie entre des «
niveaux » de villes plus ou moins branchées est alors la règle.
Crise dans les banlieues : le couvre-feu est-il
la bonne réponse ?
LEMONDE.FR |
08.11.05 | 15h16 • Mis à jour le 08.11.05 | 15h34
apy_1
: Bonjour, Monsieur le maire. Ne pensez-vous pas que l'instauration
du couvre-feu – qui, par nature, est limité dans le temps – ne
va pas, d'une part, favoriser la création de milices privées et,
d'autre part, constituer une sorte de provocation par rapport aux délinquants,
qui pourront agir lorsque le couvre-feu sera terminé ?
Eric Raoult : J'espère que le
couvre-feu sera le plus court possible. Je ne m'appelle ni Marcel
Bigeard, ni général Massu. Je suis un maire de banlieue inquiet
pour sa ville, qui est voisine de Clichy-sous-Bois. Je dis
simplement que ce n'est pas la place d'un adolescent que d'être à
1 ou 2 heures du matin en dehors de son foyer avec un cocktail
Molotov dans la main. Si l'on pense que c'est une provocation, je
l'assume, mais les gardiens de mes écoles vivent dans les écoles,
et si demain leur domicile était incendié, que pourrais-je répondre
à la personne qui vient de me poser cette question ? Hier, en début
d'après-midi, j'ai pris la décision de réunir tous mes élus
municipaux et de leur indiquer que je souhaitais reprendre au Raincy
ce qu'avaient fait voilà déjà deux ans les maires de Dreux et d'Orléans.
Il ne s'agit pas d'être en treillis militaire dans les rues pour
prendre à partie des adolescents, mais de permettre de dire aux
enfants : tu n'as pas le droit d'être dehors ce soir, autour des écoles,
de la médiathèque, de la crèche, de la mairie et du centre
sportif. La journée, oui, mais la nuit, non.
Cela permet à la police municipale,
à la police nationale, aux élus qui sont en ronde citoyenne et aux
présidents d'associations sportives de téléphoner à la police
pour signaler la présence de ces adolescents à une heure qui n'est
pas normale et, éventuellement, de les raccompagner à leur
domicile sans pour autant verbaliser, pénaliser, ou frapper.
"MOMENT DE COLÈRE"
Soren : Que se passera-t-il si la
mesure d'état d'urgence (couvre-feu, perquisition, etc.) ne suffit
pas ou provoque l'effet inverse de ce qui était souhaité ? Cette
éventualité est-elle à envisager, même si nous n'en sommes pas
encore là ?
Eric Raoult : Je ne suis pas membre
du gouvernement, je soutiens le premier ministre pour que nous ayons
un cadre républicain à une situation d'urgence. Je préfère qu'on
permette d'agir dans ce cadre républicain plutôt que des groupes
d'autodéfense se créent ou que les gens ramènent l'ordre eux-mêmes.
On nous a dit que ce que nous vivons était un moment de colère. On
ne nous a pas dit que c'était une période de subversion. Dès lors,
le calme peut revenir si nous ne laissons pas les bêtises se faire,
car leur ampleur pourrait devenir dramatique. C'est pourquoi le
texte de 1955 voté par une majorité qui n'était pas UMP, appliqué
en 1984 par une majorité qui n'était pas UMP en Nouvelle-Calédonie,
donne au gouvernement le cadre de respect des libertés publiques
pour agir efficacement. Un extincteur n'a pas de couleur politique...
Gégé : Est-ce à dire que vous
envisagez d'étendre ce couvre feu ? Au-delà des douze jours évoqués
suite à la décision du gouvernement ?
Eric Raoult : Je vous rappelle que
mon arrêté est municipal et que l'application de la loi de 1955
est nationale, elle va permettre aux préfets de mettre en place un
dispositif de couvre-feu pour endiguer ces violences urbaines. Mais
notre pays n'est pas en guerre civile, la France n'est pas entièrement
submergée par la rébellion. Mais le mécontentement atteint désormais
tous les départements, car ceux qui vont payer tous les dégâts,
ce sont tous les contribuables, et pas simplement les habitants des
quartiers.
Greg : Ne pensez-vous pas que l'intervention
de l'armée et/ou de la Légion est aussi une solution pour le
retour au calme puisque, dans le cas où les événements ne s'arrangeraient
pas, on se tournerait vers cette solution ?
Eric Raoult : Parler de la Légion ou
de l'armée ne vient pas des rangs de l'UMP, mais de la voix du
maire socialiste de Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis. Nous ne
voulons pas réprimer, mais calmer. Nous ne voulons pas un Etat
policier, mais simplement le retour à la raison et à l'apaisement.
Je rappelle que ces villes ne sont pas toutes de la même couleur
politique, mais il est important qu'avant de réfléchir à l'avenir
des banlieues on arrête de détruire les équipements des quartiers.
Il faut un cadre juridique pour protéger les habitants, les élus,
les policiers, afin d'éviter d'autres drames comme celui de Stains,
de Clichy-sous-Bois ou d'Epinay. Nous avons déjà eu quatre morts
dans le même département. La Seine-Saint-Denis est un département
populaire, pas une poudrière.
Jolabeu : Ma question est simple :
pourquoi Nicolas Sarkozy ne démissionne-t-il pas ?
Eric Raoult : Nicolas Sarkozy est le
ministre de l'intérieur. Il est le patron des policiers. Nicolas
Sarkozy doit rester en fonction car ce n'est pas lui l'incendiaire,
c'est lui le pompier. Les quartiers ne réclament pas sa démission,
ils réclameraient plutôt sa promotion.
Provost_marc : Etes-vous tant à
cours d'idées et si peu sûrs de vous pour prendre une mesure
datant de la guerre d'Algérie ? Vous n'êtes pas sans connaître la
population à laquelle elle s'applique : les petits-enfants de ceux
auxquels la loi d'avril 1955 s'adressait. Avec une telle charge
symbolique qui s'ajoute aux autres provocations du "Kärcher"
et de "la racaille", ne pensez-vous pas entretenir le
terreau du terrorisme ? L'enjeu en vaut-il la chandelle ?
Eric Raoult : Arrêtons de disserter,
de fantasmer, de dire n'importe quoi. En 1955, il y avait une
situation difficile. En 1984, il y avait une autre situation
difficile en Nouvelle-Calédonie. Il faut régler la quiétude et la
tranquillité avant de réfléchir à l'histoire, à l'idéologie ou
à toute autre considération. Les mots de racaille, de sauvageons,
de voyoucratie ont été utilisés. Le premier l'a été par Nicolas
Sarkozy, le deuxième par Jean-Pierre Chevènement et le troisième
par François Mitterrand. Lequel de ces mots est le plus dur quand
il s'adresse à des vendeurs de drogue, à des racketteurs, à des
voyous ? Un adolescent qui brûle une voiture, ce n'est pas un
"jeune", c'est un criminel.
Olivier : Ne faudrait-il pas un
retour des îlotiers, qui peuvent dialoguer avec les jeunes sans être
armés ?
Eric Raoult : La police de proximité
existe dans les quartiers. Il est important d'y avoir des policiers
à pied, mais aussi des policiers en voiture. Quand on vous chipe
votre porte-monnaie, il faut des policiers de proximité. Mais quand
on attaque une banque ou que l'on fait un vol à main armée, il
faut une brigade anticriminalité.
Chat modéré par Constance Baudry et
Alexandre Lévy
Point de vue
L'Intifada palestinienne pour modèle, par Marco
Diani
LE MONDE |
08.11.05 | 14h58 • Mis à jour le 08.11.05 | 14h58
l
y a des banlieues, des quartiers difficiles et de l'exclusion
sociale partout en Europe. Il n'y a qu'en France qu'on assiste à un
véritable mouvement de guérilla urbaine organisée, structurée et
ramifiée au niveau national. Des milliers de voitures, des
centaines d'immeubles incendiés, des armes à feu, la recherche de
la mort ne sont pas le fruit du hasard et d'une contagion spontanée.
Le pouvoir semble désemparé et
manifeste une préoccupante absence de compréhension de la
complexité sociologique du problème. On ignore tout des méthodes
de compréhension de ces problèmes qui ont permis d'éradiquer les
conflits urbains violents en Europe et aux Etats-Unis.
Des stratégies ont été efficaces
en Italie comme en Allemagne, aux Pays-Bas comme en Espagne, sous
des gouvernements de droite comme de gauche. Elles reposent sur
trois types d'actions : l'emploi d'outils de simulation et de prévention
des conflits et comportements violents ; une intervention rapide,
ciblée et efficace, pour isoler les groupes organisés et leurs
"meneurs" ; une stratégie claire, combinant répression
et dissuasion, visant à démanteler les groupes organisés ou quasi
paramilitaires.
Il faut aussi comprendre la
signification de ces nouveaux comportements violents. La nouveauté
radicale qui s'installe dans le paysage social français est l'adoption,
à la fois spontanée et organisée, d'un modèle de guérilla
urbaine qui tire beaucoup d'enseignements de l'Intifada
palestinienne, voire de la guerre en Irak. En face, l'appareil répressif
et cognitif du gouvernement français est complètement décalé et
nullement préparé à affronter des comportements qui sont, dans l'imaginaire
de leurs auteurs, plus près de Bagdad que d'Aulnay-sous-Bois.
Aucun ministère, aucune des dizaines
d'agences publiques, n'est actuellement en mesure de mettre en
oeuvre une nouvelle politique de banlieues et quartiers difficiles,
qui deviennent de plus en plus des véritables ghettos. Mais
attention à ne pas se méprendre : un ghetto n'est pas une simple
création du pouvoir contre les opprimés, mais aussi l'aménagement
volontaire et stratégique de "zones franches d'illégalité"
de la part des populations qui y vivent, qui transforment leur
exclusion en hostilité organisée et conflictuelle.
Le débat caricatural qui dépeint
d'un côté des victimes innocentes et opprimées, et de l'autre un
pouvoir aveugle, puissant et répressif, ignore tout des réalités
sociologiques et des transformations récentes de la conflictualité
urbaine. Il risque de produire un seul résultat tangible : l'augmentation
des suffrages de l'extrême droite en 2007. Ce qui ne semble pas le
plus souhaitable des scénarios.
Marco Diani, sociologue au CNRS,
dirige le projet Extrapolis, qui a pour but d'appliquer les
nouvelles technologies à la gestion de la complexité urbaine.
MARCO DIANI
Article paru dans l'édition du 09.11.05
Chronique
Le chiffre et le mot, par Laurent Greilsamer
LE MONDE |
07.11.05 | 16h43 • Mis à jour le 07.11.05 | 16h43
'est
le chiffre le plus marquant de ces derniers jours : 28 000. On le
lit dans Le Monde l'autre jour et on revient en arrière. Oui, on a
bien lu : 28 000 voitures ont été incendiées dans les banlieues
durant les dix premiers mois de l'année. Ce chiffre est extrait
d'un nouvel indicateur national de la direction centrale des
renseignements généraux. Il prend, aujourd'hui, un sens qu'il n'avait
pas hier. 28 000, c'est énorme, et notre société s'était
manifestement habituée à digérer cette masse de tôles calcinées,
à les passer par pertes et profits. Cela fait tout de même plus de
90 voitures qui flambent quotidiennement.
Ce n'est pas nouveau. Le phénomène
remonte au début des années 1990. Il a longtemps été associé à
la ville de Strasbourg. Cela se passe en général en trois temps :
le vol d'une voiture par un groupe de jeunes ; un rodéo au volant
du véhicule ; enfin sa transformation en torche. Dans le quartier
de Neuhof, l'un des plus difficiles de l'agglomération
strasbourgeoise, un endroit avait même été baptisé
"l'autogrill" dans les années 1990...
La courbe de cette délinquance
particulière n'a cessé de grimper. De 1995, avec 452 voitures
incendiées dans la zone de sécurité publique de la capitale
alsacienne, à 2004, où l'on a recensé pas moins de 1 189 voitures
sacrifiées. Mais Strasbourg n'est pas seule concernée. Cette colère
ritualisée s'exprime par spasmes dans la banlieue de Toulouse, de
Lyon, etc.
Depuis plus d'une semaine, les
voitures brûlent encore et toujours en Seine-Saint-Denis et sur
tout le territoire. Ce sont des symboles, mais des symboles de quoi
? Elles n'ont rien de "bourgeois". Elles ne ressemblent
pas à ces autos renversées à proximité des barricades
parisiennes, en mai 68, et incendiées pour contester une société
de consommation en vérité balbutiante. Non, ces voitures-là sont
des voitures modestes de gens modestes. "Ce sont des voitures
d'ouvriers" , a-t-on pu entendre dans la bouche d'une habitante
indignée.
Mais noircies par les flammes, elles
disent la fureur à l'état pur. C'est un message sans slogan. Un
message de refus adressé à un univers qui lui-même refuse les
"jeunes des banlieues", euphémisme pour désigner les
nouveaux déshérités, ces enfants de l'immigration laissés pour
compte dans les marges du Système.
Vous avez dit "racaille" ?
Le mot, lui aussi, brûle aujourd'hui. Voilà encore une dizaine de
jours, il faisait partie du vocabulaire usuel. Les jeunes se l'étaient
approprié en se traitant parfois de "cailleras" (racaille,
en verlan). Ce mot, ce vieux mot issu du provençal et installé
dans la langue au XVe siècle, claquait bien.
Racaille ! "Populace méprisable",
précise Le Petit Robert, qui cite à l'appui l'écrivain André
Gide : "Ce n'est plus le peuple, mais la racaille." Le
dictionnaire donne un second sens : "Ensemble de fripouilles".
Cette fois, il appelle Albert Camus à la rescousse : "Si l'on
mettait toute cette racaille en prison (...) les honnêtes gens
pourraient respirer."
La prochaine édition citera-t-elle
Nicolas Sarkozy ? Ce serait justice. Le ministre de l'intérieur a
hissé le mot au summum de sa charge sémantique en assurant à une
habitante d'Argenteuil, devant une caméra : "On va vous débarrasser
de cette racaille." D'un coup, le mot est redevenu tabou.
Politiquement incorrect. Dont acte !
"Racaille est encore plus méprisant
que canaille, et exprime un degré au-dessous", indiquait à la
fin du XIXe siècle le Littré. Retour aux origines. Retour au sens
premier. "Racaille" est un mot dangereux. Explosif. Un mot
littéralement incendiaire.