Jacques Chirac a annoncé un renforcement de l’action de la police face aux violences dans les banlieues

LEMONDE.FR | 06.11.05 | 13h47  •  Mis à jour le 07.11.05 | 09h45






Le président Jacques Chirac a annoncé, dimanche soir, un nouveau renforcement de « l’action de la police et de la justice » face aux violences urbaines qui se propagent depuis onze nuits dans de nombreuses banlieues de la région parisienne et en province.

Le bilan publié par la police lundi fait état de 34 policiers blessés, de 1408 véhicules incendiés et de 395 interpellations dans toute la France, soit davantage que la veille où on avait compté 918 véhicules brûlés et 193 interpellations.

« Nous avons pris un certain nombre de décisions de nature à renforcer encore l’action de la police et de la justice, car aujourd’hui la priorité absolue c’est le rétablissement de la sécurité et de l’ordre public », a déclaré le président français après une réunion d’urgence du conseil de la sécurité intérieure, chargé de coordonner la lutte contre la délinquance et le terrorisme.

Critiqué par l’opposition pour son silence, le président Chirac s’exprimait pour la deuxième fois depuis le 27 octobre, date de la mort accidentelle de deux adolescents d’origine immigrée dans la banlieue nord de Paris, qui a marqué le début de la crise.

Le premier ministre Dominique de Villepin a précisé dimanche que « les dispositifs de sécurité » seraient renforcés « partout sur le territoire où cela est nécessaire ». « Nous ne pouvons accepter aucune zone de non-droit », a-t-il dit alors que la France est confrontée à ses plus graves émeutes urbaines depuis plus de trente ans.

 

 

Les maires de banlieue s’exaspèrent de la réduction de leurs aides

 

Article publié le 06 Novembre 2005
Par Bertrand Bissuel, Michel Delberghe et Béatrice Jérome
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 749 mots

Extrait : Avant que le plan de rénovation urbaine engagé par le gouvernement n’entre en oeuvre, la plupart des moyens alloués aux quartiers difficiles ont été réduits drastiquement : suppression des emplois-jeunes, diminution du nombre de policiers, baisse des subventions aux associations. Reçus par le premier ministre Dominique de Villepin, jeudi 3 novembre, les maires de banlieue ont refusé un « ÉNIÈME PLAN d’urgence ». Ils pointent la réduction de tous les budgets qui étaient alloués au maintien du tissu social (associations de soutien scolaire, emplois-jeunes, polices de proximité), comme à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), théâtre des premiers AFFRONTEMENTS.

 

Une partie de la gauche demande la démission de Nicolas Sarkozy

Article publié le 06 Novembre 2005
Par Sylvia Zappi
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 315 mots

Extrait : Le Parti socialiste veut un débat parlementaire sur les banlieues. NICOLAS SARKOZY est devenu une cible pour une partie de la gauche. « C’est un ministre potentiellement démissionnaire », a ainsi lâché le député PS de Saône-et-Loire, Arnaud Montebourg, vendredi 4 novembre. « C’est un chef de guerre prononçant des mots qui blessent et qui stigmatisent », a affirmé pour sa part le député Vert de Gironde, Noël Mamère. Plus accusateur encore, le député socialiste de l’Isère, André Vallini, a lancé : « Les provocations verbales de ce pompier pyromane ont fini par embraser les banlieues.

 

Crise dans les banlieues : la réponse politique est-elle à la hauteur ?

LEMONDE.FR | 09.11.05 | 14h01  •  Mis à jour le 09.11.05 | 16h18

 







urélie : Que pensez-vous de la violence urbaine actuelle ? Y a-t-il des causes qui justifient cette violence urbaine, selon vous ?

Patrick Braouezec : Je serais tenté de dire que rien ne justifie ces violences et notamment les conséquences de celles-ci. Mais beaucoup de choses les expliquent. Ces violences sont comme d’autres symptômes moins médiatiques et moins dramatiques – je pense à l’abstention lors des scrutins électoraux, au rejet des politiques –, des symptômes d’une crise de société qui n’est pas spécifique aux banlieues dont on parle, mais qui est une crise plus globale qui prend, y compris d’autres formes, dans le milieu rural par exemple. Si l’on ne fait que constater ces violences et qu’on n’analyse pas en profondeur les causes qui les provoquent, on aura beau mettre un couvercle sur la marmite, à la prochaine étincelle, la marmite débordera de nouveau.

« NO FUTURE »

Bekir192005 : Quelles sont les causes de cette « révolution » selon vous ? Seulement une inégalité entre couches sociales ?

Patrick Braouezec : C’est une part des raisons. Les inégalités n’ont jamais été aussi importantes et flagrantes. Ce sont à la fois des inégalités sociales, de traitement territorial. Ce n’est pas la seule raison, quoique les discriminations que subissent aujourd’hui un certain nombre de jeunes – discrimination au logement, à l’embauche, aux stages, à l’accès à des endroits publics ou privés – ajoutent des éléments de révolte aux inégalités sociales premières. Et j’ajouterai que l’une des raisons est aussi sans doute ce « no future » que ressentent beaucoup de gens, et pas que des jeunes. Aujourd’hui, dans notre société, il n’y a plus de projet politique porteur qui permette à chacun de se projeter dans l’avenir.

Bas-de-casse : On parle d’un « plan banlieue ». Pensez-vous que la question des banlieues puisse être isolée et traitée à part dans le cadre d’un projet politique alternatif ?

Patrick Braouezec : Non, il ne peut pas être traité à part. Mais je crois que c’est à partir de ce projet, non pas pour les banlieues, mais pour les quartiers populaires, que l’on peut justement nourrir un projet politique alternatif. Quand nous réclamons un Grenelle des quartiers populaires, ce n’est pas pour avoir un énième plan pour les banlieues, mais bien pour faire valoir que c’est de ces quartiers populaires, de ce qui en émerge, qu’on construira une société du vivre-ensemble qui concernera l’ensemble de la société française. De fait, c’est des quartiers populaires, à partir d’eux, que l’on peut construire une alternative politique.

Socebe : Banlieues en crise, dit-on. La crise sociale est évidente, mais les émeutes ne sont-elles pas aussi et surtout le résultat d’une crise politique, d’une défiance profonde à l’égard des « élites » ?

Patrick Braouezec : J’ai déjà en partie répondu précédemment. A mes yeux, il n’y a pas de crise de banlieue, il y a une crise de l’Etat, une crise de société, dont les banlieues ne sont finalement que le révélateur. Et pour cause, puisque c’est dans ces quartiers que sont vécues les conséquences directes de cette crise de l’Etat et de la crise de société. Mais de manière plus profonde, c’est à une mutation de société que l’on est confronté. La crise étant cette période incertaine qui nous fait passer d’un Etat clos, d’un monde clos, à un monde à construire, mais dont on a beaucoup de mal à dessiner les formes.

Leo : Vous parlez de « no future », quel futur peut à court et moyen termes offrir la société à ces jeunes. Cela passe-t-il d’abord par des mesures économiques et sociales ou par un discours différent sur les banlieues ?

Patrick Braouezec : Je pense d’abord qu’on n’a pas à offrir quelque chose. On a à écouter, on a à prendre en compte un certain nombre d’exigences qui émaneront justement de ces quartiers populaires. Et d’après les premiers retours que l’on a aujourd’hui de rencontres avec les gens de ces quartiers populaires, il y a diverses exigences : d’abord, effectivement, un autre traitement de la question des moyens, des réponses en termes d’emplois, de formation, de logement ; mais aussi l’exigence d’un autre regard et de considérer que les gens qui vivent dans les quartiers populaires méritent autant de respect, de considération que ceux qui vivent dans des quartiers plus riches.

Harry : Comment, maintenant et dans l’urgence, entrer en contact avec ces jeunes qui vivent dans leur monde régi par leurs codes, qui ne croient plus à la sincérité des élus de notre société ? Comment le faire alors que toutes les médiations (associatives par exemple) ont été cassées par le manque de crédits ?

Patrick Braouezec : D’abord, tous les ressorts ne sont pas cassés. Pour avoir réuni, dimanche midi, le tissu associatif de la communauté d’agglomérations que je préside, le lien entre le monde politique, le tissu associatif et ces jeunes qui ne se reconnaissent pas dans n’importe quel collectif n’est pas complètement rompu. La preuve en est que depuis dimanche, le retour au calme se fait, sans doute grâce à cette action concertée des élus locaux et des citoyens adultes associatifs. Reste que le discrédit du monde politique est une réalité, qu’il faut reconstruire une relation de confiance, que celle-ci ne peut pas se faire sur la base de propos soit démagogiques ou, à l’inverse, de seuls propos de fermeté. Les jeunes, comme l’ensemble des gens qui vivent dans ces quartiers populaires, sont conscients que l’on ne fera pas tout du jour au lendemain, mais que des engagements doivent être pris et que l’on doit se donner les moyens d’un vrai contrôle par les citoyens du respect de ces engagements.

Belineo : Que pensez-vous de l’apprentissage dès 14 ans ?

Patrick Braouezec : C’est une remise en cause larvée de l’obligation de scolarisation jusqu’à 16 ans. Si l’intention du premier ministre avait été de rapprocher le monde enseignant, éducatif du monde du travail et de permettre à des jeunes de s’orienter vers des filières d’apprentissage ou des filières techniques en toute connaissance de cause, il aurait fallu faire en sorte que la réalité de l’entreprise soit connue par l’ensemble des élèves des collèges. Les mots qu’a prononcés le premier ministre sont graves, il a parlé de « doués » et de « non doués » et de fait, il crée de nouveau une ségrégation supplémentaire.

Benoit : Bonjour, je voulais savoir ce que vous pensiez de la réponse qui a été donnée avant la crise par M. Borloo concernant la restructuration et la reconstruction de logements sociaux ? N’était-ce pas une mesure, colossale en termes financiers, répondant finalement assez bien à la demande actuelle des personnes en difficulté en banlieue ?

Patrick Braouezec : La réponse apportée par Jean-Louis Borloo avant cette période de troubles consistait à restructurer un grand nombre de quartiers dits en difficulté. Personne ne nie la nécessité de cette restructuration. Personne ne nie qu’il faille démolir, réhabiliter un certain nombre de logements. Mais par contre, sous-jacente à ce projet, il reste une certaine stigmatisation du logement social et des quartiers à dominante de logement social. Le constat que l’on peut faire, c’est que certains élus locaux ont profité de l’aubaine pour tenter de diminuer le nombre de logements sociaux. Dans la phase de réalisation de ce projet Borloo, on constate aujourd’hui plus de démolitions que de constructions, ce qui tend à ajouter encore plus de difficultés dans les quartiers concernés.

 

 

Crise dans les banlieues : la réponse politique est-elle à la hauteur ?

LEMONDE.FR | 09.11.05 | 14h01  •  Mis à jour le 09.11.05 | 16h18

 

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LE PLAN VILLEPIN « DRAMATISE LA SITUATION RÉELLE »

Syb : Que pensez-vous du volet répressif du plan Villepin ?

Patrick Braouezec : Il conduit à mes yeux d’abord à dramatiser la situation réelle. Nous ne sommes pas en état de guerre. Il est vrai que pour ceux qui ne vivent pas dans les villes concernées par ces troubles, l’image des médias tend à montrer qu’on serait dans une sorte de guerre permanente. Alors que la réalité n’est pas celle-là. Je crains que cela soit plus d’ailleurs de l’effet d’annonce – je pense notamment à l’état d’urgence et au couvre-feu – parce que je doute qu’on puisse réellement mettre en pratique de telles mesures et je note au passage que ces deux mesures n’ont été appliquées que dans des périodes sombres de notre histoire et visant les populations étrangères ou d’origine étrangère. Je ne voudrais pas que les jeunes qui se sentiraient concernés par ces mesures se rappellent que ce sont des mesures qui avaient été prises à l’encontre de leurs pères ou de leurs grands-pères.

Agathe : Faut-il faire le lien entre les affrontements entre les « jeunes » et l’immigration ?

Patrick Braouezec : Il est difficile de ne pas le faire, puisque bon nombre de ces jeunes sont issus de l’immigration. Mais il faut le constater avec le regret de voir que nous n’avons pas su faire en sorte que ces jeunes se sentent partie prenante d’un corps social, d’une unité nationale. La question qui est donc posée à l’ensemble des politiques, c’est de tordre le cou à tous les racismes, à toutes les discriminations et à toutes les ségrégations.

Riri16 : Que penser d’un gouvenement qui abrite en son sein un pompier pyromane, en l’occurrence M. Sarkozy ?

Patrick Braouezec : Le problème est de savoir si le pompier pyromane est seul dans la caserne ou bien si c’est une grande partie de la caserne qui laisse faire le pompier pyromane... L’intervention de M. de Villepin à la télévision avant-hier soir était – tout écart de langage excepté – du même ordre que celles du ministre de l’intérieur. Pour ma part, je ne crois pas que ce dernier ait utilisé les mots provocateurs sans y avoir réfléchi. Et sans avoir quelque part pensé qu’il pouvait être soutenu par une majorité de ce gouvernement. Je crains qu’on ait un gouvernement qui ne mesure pas la souffrance dans laquelle se trouvent aujourd’hui une majorité de gens qui vivent dans ces quartiers populaires.

Claivoyant : Bonjour ! Vos propositions pour tordre le cou aux « préjugés raciaux », M. le député ?

Patrick Braouezec : Ça ne se décrète pas, de mettre à mal les préjugés raciaux ou socio-économiques. Il y a un certain nombre de responsables, à la fois politiques, syndicaux, économiques, et je place au centre de ceux-ci les chefs d’entreprise, qui doivent modifier du tout au tout leur comportement, leur regard, leurs propos vis-à-vis de ceux qui sont différents, quelles que soient d’ailleurs leurs différences. De fait, il y a dans ces quartiers populaires des ressources inexploitées sur le plan humain, des ressources d’imagination, d’innovation, des ressources de solidarité, qui en surprendraient plus d’un dans les quartiers bourgeois.

Benjamim : Nous avons des alertes de « ras-le-bol » des banlieues depuis plus de vingt-cinq ans. Comment se fait-il que si peu de partis politiques et de conseil municipaux, de gauche ou de droite d’ailleurs, aient intégré des personnes issues de l’immigration ?

Patrick Braouezec : Je pense qu’il y a un décalage très important entre la diversité de la vie, de la société, et la représentation politique, mais aussi économique, et aussi des autres pouvoirs – je pense notamment au pouvoir médiatique –, et qu’il est effectivement de notre fait de réduire ce décalage. La crise des partis politiques explique en grande partie aussi cet écart. Peu de partis politiques aujourd’hui sont composés de jeunes, et encore moins de jeunes issus de l’immigration. Et comme ce sont les partis politiques qui font la représentation au sein des Assemblées, il n’est pas étonnant que ce décalage s’accroisse.

Jmle93 : Seriez-vous prêt à vous associer à d’autres maires (quelle que soit leur couleur politique) de communes abritant des quartiers « sensibles », et ce, afin de trouver quelques solutions concrètes ?

Jeanne: Serait-il possible de mettre en place une assemblée, puisqu’on parle d’état d’urgence..., des états généraux des banlieues ?

Patrick Braouezec : C’est la proposition que j’ai faite lors de la conférence de presse de dimanche dernier, et la proposition que nous allons émettre à l’ensemble des maires des grandes villes de France, quelle que soit leur couleur politique. L’idée étant que l’on puisse recenser, dans chacune des villes, des revendications, des exigences, des souhaits, des rêves, et que l’on aille, si bien sûr la réponse était partagée, à des états généraux non pas des banlieues, j’insiste, mais des quartiers populaires. Pau, Rennes, Toulouse, ce ne sont pas des banlieues, ce sont des villes qui en leur sein ont des quartiers populaires où les gens vivent des difficultés. Et c’est bien à partir de ces quartiers populaires, de leurs exigences que l’on construira la société de demain. Et cette société concernera tout le monde.

Zbil : Ces violences sont-elles un mal pour un bien, selon vous ?

Patrick Braouezec : Il est toujours difficile de dire que ce qui s’est passé est un mal pour un bien. Les familles des quatre personnes qui ont péri durant cette période, les personnes qui ont perdu un bien, une voiture, des équipements publics, montrent qu’il est difficile de dire cela. Par contre, si l’on veut justement que tout cela ne se soit pas passé pour rien, que ces quatre personnes ne soient pas mortes pour rien, il faut sans doute faire un effort d’analyse, de compréhension de ce qui s’est passé et de recherche de solutions qui ne soient pas un énième plan d’urgence, mais qui posent bien la place centrale que doivent jouer les quartiers populaires dans le devenir de notre société.

Chat modéré par Constance Baudry et Pierre Rubenach

 

Les m Eric Macé : Dans les banlieues populaires, il y a une intelligence des situations. Pour tout le monde, il est clair qu’en temps ordinaire les violences économiques, sociales, symboliques qui s’exercent sur les habitants des banlieues populaires sont parfaitement invisibles. Et donc il est parfaitement clair pour tous que les émeutes sont l’un des rares moyens qui permettent, par la violence émeutière, de rendre visible cette violence structurelle. C’est comme si l’on reprochait aux émeutiers de la Commune de Paris d’utiliser la violence contre la République bourgeoise alliée aux troupes d’occupation allemandes dans les années 1870-1871, ou comme si l’on reprochait la violence des guerres de décolonisation.

« CES GAMINS SONT COMME DES CATALYSEURS, DES DISJONCTEURS, QUI RISQUENT DE CRAMER »

Luicito : Que vont devenir ces jeunes qui aujourd’hui participent aux émeutes, sachant qu’il n y a pas véritablement de conscience politique derrière ces flambée de violence et qu’une partie de la classe politique récupère ces événements pour redorer son blason ?

Eric Macé : Il y a toujours une vertu politique de l’émeute qui est la constitution de collectifs de parole, d’expérience qui marquent une expérience personnelle et collective. Le drame, néanmoins, c’est que l’on a affaire à des adolescents qui portent sur leurs épaules le poids d’une révolte, le poids d’une confrontation qui est bien trop lourd pour eux. Ces gamins ont beaucoup de risques d’être détruits ou écrasés par, finalement, le désert qui a été créé entre les institutions répressives et les populations. Il n’y a plus de médiation, plus de politique, et ces gamins sont comme des catalyseurs, des disjoncteurs, qui risquent de cramer.

Régis : Le fait que ces groupes s’attaquent aux institutions n’est-il pas le reflet de l’incapacité croissante de mettre en application une réelle politique d’acceptation des populations issues de l’immigration dans la société française. N’y a-t-il pas sans cesse une volonté politique de stigmatiser et discriminer ces populations ?

Eric Macé : Je crois – tout le monde l’a vu à la télévision – qu’ils sont tous Noirs et Arabes. On fait mine de découvrir la dimension profondément raciste et disons néocoloniale de la relégation urbaine. Et il y a un rapport étroit avec le caractère abstrait du modèle français d’intégration qui, d’une part, est aveugle aux discriminations réelles et, d’autre part, laisse se développer des rhétoriques de refus de la différence. Et qui continue à parler d’immigrés pour des gens dont les parents mêmes sont nés en France. On voit bien que l’imaginaire républicain recouvre en réalité un imaginaire blanc et chrétien. Et tout le reste est différent.

Julia : Je suis anglaise et je veux savoir si vous pensez qu’il y a une espèce de racisme « institutionnel » en France ? On en a beaucoup parlé ici en Angleterre, il y a quelques années, et ça a mené à des changements significatifs dans la police.

Eric Macé : Tout à fait, c’est exactement le terme, il existe un racisme institutionnel, c’est-à-dire un racisme non intentionnel mais qui a des effets profonds de discrimination. La question a été prise en compte en Grande-Bretagne parce qu’il était légitime politiquement de considérer les discriminations sur une base ethnique, ce qui est impossible en France puisque la loi républicaine interdit de prendre en compte – ne serait-ce que d’un point de vue statistique – les discriminations raciales. En France, on a donc un racisme institutionnel qu’il est interdit de traiter institutionnellement.

QUEL MODÈLE FRANÇAIS D’INTÉGRATION ?

Mylady : Vous parlez de « modèle français d’intégration ». Mais quel est donc ce modèle ?

Eric Macé : Ce modèle, c’est que la République ne reconnaît que des individus égaux en droit quelles que soient leurs différences par ailleurs. Donc l’effet positif, c’est que chacun est reconnu comme un individu, l’effet négatif, c’est que lorsque cette égalité en droits est bafouée par des inégalités de fait, le modèle français est incapable de voir et de traiter ces inégalités de fait, au nom de l’égalité en droits.

Par ailleurs, le modèle français d’intégration se pense universel. En réalité, comme je l’ai dit, il recouvre une « normalité » qui, dans l’imaginaire national, est celle des Français blancs de culture chrétienne.

Mat : Vous semblez défendre les jeunes en argumentant sur un point de vue politique, mais ne devrions pas nous préoccuper plus de ceux dont les voitures ont brûlé, et appeler ceux qui font ça des délinquants, sans vouloir faire dans le politiquement correct ?

Gache : M. Macé, oui les émeutes sont le moyen de se faire entendre.... ou d’être vu à la télé. Certes la vie dans les cités n’est pas acceptable. Mais vous-même, et si vous possédiez une entreprise, iriez-vous vous installer dans ces zones ? Arrêtons de pleurer.

Eric Macé : Lorsque des syndicalistes exercent un rapport de forces, y compris violent par des manifestations, des occupations, tout le monde comprend bien (parlon

s même de Mai 68) que les dommages privés de ceux dont les voitures brûlent ne peuvent pas réduire la signification de ces violences.

La question posée est la suivante : soit on réduit ces violences à leur seule dimension délinquante, et on s’empêche d’en comprendre les significations et donc d’agir sur elles en profondeur ; soit on accepte que ces conduites, qui sont de fait délinquantes, ont aussi une dimension politique qu’on ne peut pas négliger.

On peut toujours prendre les effets pour les causes. On peut toujours penser qu’une fois ces quartiers dégradés, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Le raisonnement est confortable et montre bien que le prix à payer pour réhabiliter ces quartiers est beaucoup plus élevé que la capacité d’action d’un chef d’entreprise isolé ou même d’un maire, ou même d’une association. On voit bien qu’après vingt ans de dégradation de la situation, il faudra bien des politiques publiques d’envergure permettant d’établir la confiance nécessaire à une vie meilleure.

édias étrangers stigmatisent l’échec de l’« intégration à la française »

 

Article publié le 06 Novembre 2005
Par Guy Dutheil et Pascale Santi
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 704 mots

Extrait : CNN évoque des risques de « guerre civile ». Les équipes de télévision internationales se heurtent à des problèmes de sécurité sur le terrain. TOUS, TÉLÉVISIONS, radios ou grands journaux ont fait le voyage en banlieue parisienne. Les heurts à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et dans d’autres communes de la banlieue parisienne ont focalisé l’intérêt des médias étrangers. A l’écran, les chaînes américaines sont les plus offensives. « Paris brûle », annonçait, jeudi 3 novembre au soir, ABC. « French Violence », clame la chaîne d’information en continu CNN, sur son site Internet, comme elle titrait « War in Irak » lors de l’intervention militaire américaine. CNN a renforcé temporairement son bureau parisien.

 

Article publié le 06 Novembre 2005
Par Michel Delberghe
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 545 mots

Extrait : CLICHY-SOUS-BOIS, ses 28 000 habitants, ses 80 % de logements collectifs. De la cité verdoyante des années 1960, aux abords du bois de Bondy, à 15 km au nord de Paris, il ne reste qu’un paysage de tours et de barres délabrées. Les classes moyennes et les cadres - 4,7 % des habitants - ont déserté la ville qui compte 50 % de moins de 25 ans et un taux de chômage de 25 %. A la population diversifiée d’origine a succédé une majorité de ménages à trèsfaibles revenus, en grande précarité. Parmi elles, un tiers de familles étrangères, originaires de tous les continents, installées de longue date ou arrivées récemment, réfugiés politiques, sans-papiers débarqués dès leur descente d’avion à Roissy.

Chat

Banlieues : des territoires abandonnés ?

LEMONDE.FR | 07.11.05 | 15h23  •  Mis à jour le 07.11.05 | 15h43







acruze : D’après vous, quels sont les différents groupes, groupuscules ou individus à l’origine de ces actes de violence ?

Eric Macé : Il y a plusieurs catégories. Concernant la première émeute, celle de Clichy, il s’agit de violences spontanées de la part du tout-venant : gamins, jeunes adultes, la plupart du temps scolarisés, certains même travaillant ou même jeune parent. Car là, c’était la logique de l’émotion, de la rage, qui sont collectives.

Après l’épisode de Clichy, concernant l’extension depuis une dizaine de jours, il y a la catégorie la plus importante  : un ensemble de jeunes qui ont des comptes à régler avec la police et voient là l’occasion d’inverser un rapport de forces, ou même s’ils n’ont rien à se reprocher, des rapports d’humiliation, de vexation. Plus la griserie juvénile de ce type de conduite à risque.

Mais à mesure que le phénomène s’élargit et s’étend – et c’est le problème de la logique de la violence –, on va voir venir d’autres groupes qui auront cette fois des visées qui peuvent être beaucoup plus criminelles, qui vont profiter de l’occasion pour des règlements de comptes contre  des commerçants ou d’autres personnes privées. Et il ne faut pas exclure non plus des groupes de type fasciste qui vont profiter du désordre pour aggraver cette situation de violence en prenant  pour cibles notamment, on l’a vu, un foyer Sonacotra.

C’est une espèce de stratégie de la tension. C’est le problème en général de la violence : une fois qu’elle est partie, tout est possible, y compris des provocations qui ne sont pas le fait des jeunes émeutiers dont on a parlé.

lt : Comment doit-on qualifier ces événements  : émeutes, crise, guérillas ?

Eric Macé : Je crois que la séquence de Clichy est clairement une émeute, dont le scénario est connu depuis vingt ans. Ce qui est nouveau, c’est l’extension et la persistance. Et là, on peut parler de guérilla, mais je dirais de guérilla « émeutière » si l’on accorde à l’émeute un sens qui, au fond, conserve malgré tout une dimension politique. Dimension politique d’action collective et pas seulement de conduite délinquante.

Helix : Cette situation est-elle caractéristique de la France, et si oui, pourquoi ?

Eric Macé : On connaît tous les exemples des émeutes de Los Angeles aux Etats-Unis et Bradford en Grande-Bretagne. Les ingrédients sont exactement les mêmes. Mais ce qui est tout à fait nouveau aujourd’hui, c’est l’attitude du gouvernement et du ministre de l’intérieur, qui sont à l’origine d’une stratégie de la tension et qui, au lieu d’ouvrir des espaces de parole ou des espaces permettant le passage au politique, persistent dans la provocation et dans la fermeture concernant les significations de ces émeutes.

Les ingrédients dont je parle, c’est, particulièrement en France, un chômage des jeunes le plus élevé d’Europe, des discriminations racistes et des relégations urbaines aggravées et, depuis le début des années 1990, une stigmatisation des jeunes des banlieues populaires qui les fait apparaître comme étrangers à la société française, qui les constitue en menace avec une surenchère dont les étapes sont les suivantes : ils ont d’abord été assimilés à des voleurs, puis, avec l’affaire des tournantes, à des violeurs, puis, avec l’affaire du foulard à l’école, à des « voileurs », et dernièrement, à de la racaille qu’on nettoie au Kärcher. Ça commence à faire beaucoup.

Coolbens : Pensez-vous que l’attitude provocatrice de Nicolas Sarkozy soit à l’origine de la révolte des banlieues ?

Sirius2 : Avant Nicolas Sarkozy, Azouz Begag et Malek Boutih avaient utilisé le terme de « racaille ». En quoi ce mot est-il choquant ?

Eric Macé : La responsabilité est collective depuis vingt ans. Concernant la responsabilité de Nicolas Sarkozy, il faut revenir à la présidentielle d’avril 2002. La droite a gagné la présidentielle de 2002 sur la base d’une campagne électorale ultra-sécuritaire, en discréditant la gauche sur cette question, au point que la gauche elle-même avait adopté ce langage ultra-sécuritaire. Donc, la droite a gagné sur une campagne finalement d’extrême droite, et la mission qui a été confiée à Nicolas Sarkozy par Jacques Chirac était d’incarner cette droite dure afin de satisfaire aux demandes sécuritaires de cet électorat.

Mais ce qui est nouveau, c’est que Nicolas Sarkozy ne s’est pas contenté de jouer le rôle qui lui a été imparti par Jacques Chirac. Il a joué son propre rôle de surenchère au sein du gouvernement sur les questions de sécurité. Et donc le résultat, c’est qu’il en est venu à incarner à lui tout seul la question de sécurité, à incarner à lui tout seul l’ordre de la police, et il se retrouve donc dans un face-à-face direct avec les jeunes, ce qui explique aussi le nouveau rôle joué par les médias. Puisque, dorénavant, chaque voiture qui brûle a un effet direct sur l’autorité gouvernementale, car Nicolas Sarkozy a ruiné l’ensemble des médiations qui permettent de faire tenir des politiques publiques de sécurité.

Sur le terme « racaille », j’ai un peu répondu. La fin du gouvernement Jospin a été une période de durcissement sécuritaire de la gauche, précisément en prévision de l’offensive sécuritaire de la droite. On a aujourd’hui au PS des dirigeants qui tiennent le même type de discours sécuritaire que la droite, qui sont des discours qui finalement empêchent de penser les situations en utilisant des termes qui sont des attrape-sens commun, qui vont dans le sens d’un imaginaire des banlieues comme menace et qui contribuent à dépolitiser la question des inégalités, des exclusions et des discriminations.

GGGG68 : Les émeutiers ont-ils conscience que tous leurs actes donnent une opinion bien négative des quartiers, qui les dessert eux et leurs proches, en favorisant la discrimination (travail, etc.), et qu’ils contribuent ainsi à renforcer le malaise des banlieues ?

 

 

 

 

Bannidemploi : Les mots d'ordre du gouvernement sont "fermeté", "tolérance zéro", "justice". Dans l'esprit du gouvernement, justice veut dire condamner les émeutiers tout de suite avec fermeté et pour l'exemple. Le cri de désespoir des émeutiers, et au-delà des émeutiers, c'est pour plus de justice. Que les CV ne soient pas rejetés juste au vu du nom, comme c'est si souvent le cas. On voit si souvent des diplômés d'origine maghrébine, même de hautes écoles, ne pas trouver d'emploi alors que tous leurs camarades de promo ont trouvé des emplois. Comment voulez-vous qu'un jeune de 22 ou 24 ans, soumis à une telle injustice et un tel racisme, ne veuille pas se révolter ?

Ardent : Que pensez-vous de l'intervention de M. Chirac tant sur la forme que sur le fond ?

Eric Macé : La dimension raciste et quasi néo-coloniale de la gestion des banlieues est évidente. Jusqu'à présent, le système politique français s'est trouvé totalement incapable de prendre en compte cette dimension de la société française. Tout comme il s'est montré totalement incapable de prendre en compte la question de la participation des femmes à la politique, puisque la loi sur la parité est systématiquement contournée pour une raison qui a des effets directs sur la question du racisme : le personnel politique français refuse de se renouveler, refuse malgré la loi de laisser place aux femmes, comme il refuse de laisser place à des Français qui ne sont pas blancs.

Sur l'intervention de Jacques Chirac : de nouveau, le président apparaît comme quelqu'un qui crée lui-même les situations difficiles qu'il doit ensuite résoudre. C'est lui qui a demandé à Nicolas Sarkozy de faire une politique ultra-sécuritaire. C'est lui qui attise la compétition entre son premier ministre et son ministre de l'intérieur. Et donc c'est lui qui doit à la fois augmenter la tension politique au sein du gouvernement et dans le pays, tout en ne pouvant pas faire baisser la tension sociale dans ce même pays.

DES TERRITOIRES "ABANDONNÉS" AUTANT PAR LES PARENTS QUE PAR L'ÉTAT ?

Aurélien : On parle de chômage et de racisme. Ne devrait-on pas mettre en avant l'éducation parentale ? Mes amis et moi, d'origines ethniques et religieuses diverses, vivons dans une cité et nous nous en sortons tous bien. Dès 10 ans, certains enfants insultent la police, rackettent et restent dehors après 22 heures.

Vincent : Ne pensez-vous pas que ces territoires sont autant "abandonnés" par les parents que par l' Etat ?

Eric Macé : L'autonomisation des adolescents par rapport à leurs parents est un trait général dans les sociétés contemporaines, et on observe donc une perte d'emprise parentale sur les adolescents dans tous les milieux, puisque c'est un trait de nos sociétés. On a donc partout le même souci des parents d'être des bons parents, et partout le même désir des adolescents d'échapper à l'autorité des parents. C'est valable aussi dans les banlieues populaires.

La différence, c'est que dans les banlieues populaires, on trouve de nombreuses familles dont le fonctionnement est cassé par un ensemble de contraintes ou de violences sociales et économiques. On a beaucoup de mères célibataires qui doivent travailler, par exemple.

On a donc des familles qui sont de bonne volonté mais dont les moyens d'autorité sont ruinés par la dureté de leurs conditions d'existence. Et les situations d'indifférence parentale ou de mauvaise éducation parentale existent, mais elles sont marginales ; elles ne constituent pas, en tout cas, une forme d'explication.

Enrique : Ce qui est frappant dans les reportages sur les banlieues, ce sont les nombreux exemples de solidarité parmi les habitants. En fait, ce sont surtout les "jeunes" (sans avenir) qui sont révoltés. Les autres catégories d'habitants (adultes, personnes âgées, RMIstes, chômeurs, etc.) ne manifestent-ils pas des sentiments de révolte ? Par quels moyens ?

Eric Macé : On est dans un monde dont l'expérience sociale est extrêmement dure, dont l'environnement social et économique est brutal et qui ne dispose plus de relais politiques pour exprimer des formes de résistance ou d'opposition à ces conditions d'existence. Donc on observe en temps normal des formes de violences contre soi, pour les plus âgés, c'est l'alcool, les médicaments, et pour les plus jeunes, des formes d'autodestruction, soit suicidaires, soit de conduites à risque, soit de violences contre autrui. De ce point de vue, l'émeute a, encore une fois, une dimension positive car elle permet d'exprimer cette révolte autrement que de façon privée et autodestructrice.

Riccina : J'habite dans le 93, et il est flagrant de constater qu'en plus nous disposons des enseignants les moins expérimentés, de jeunes policiers incapables de faire face à de telles situations. Ne pensez-vous qu'il s'agit d'une "double peine" pour nos banlieues, déjà peu favorisées ?

Eric Macé : Prenons l'exemple des ZEP, qui sont un début de prise en compte des inégalités par les institutions. Le résultat est totalement paradoxal : un récent rapport montre que les établissements classés en ZEP, en tout cas en Seine-Saint-Denis, bénéficient de moins de dotations, y compris de dotations d'enseignants expérimentés, que les établissements qui ne sont pas en ZEP, en particulier des établissements de centre-ville.

On a une situation extrêmement contradictoire et tendue, qui est que le label ZEP, qui devrait donner plus, donne moins et, en plus, contribue à la stigmatisation des établissements classés en ZEP, donc à la fuite des familles qui le peuvent, donc à une augmentation de la ségrégation.

Martin : Pourquoi la police ne parvient-elle pas à rétablir l'ordre ? Ne dispose-t-elle pas des moyens nécessaires ?

Eric Macé : C'est tout le problème de l'ordre public. Il est évident que l'ordre public, en temps normal, tient sans que la répression soit nécessaire. De sorte qu'en temps normal la police n'a pas à rétablir l'ordre public, puisque chacun y contribue. Y compris la police dans son rôle de "gardien de la paix". Or la situation aujourd'hui est que la police a radicalisé son extériorité, sa distance par rapport aux populations et aux quartiers, qu'elle a été instrumentalisée par le ministre de l'intérieur comme seule force d'occupation, et qu'elle est donc de ce fait nécessairement débordée.

"LA QUESTION ESSENTIELLE EST CETTE NOTION DE DISCRIMINATION INSTITUTIONNELLE"

Hubert : Bannidemploi a raison, mais que faire ? Les CV anonymes ? La discrimination positive prônée par Sarkozy ? Pensez-vous que des quotas ou des mesures comme la parité sont de bonnes solutions ? Ne risque-t-on pas, à terme, de créer encore plus de discrimination ?

Eric Macé : Sur les discriminations à l'embauche, je crois que la question essentielle est cette notion de discrimination institutionnelle. Cela veut dire qu'on se donne les moyens de disposer d'indicateurs permettant de mesurer les discriminations racistes. Et à partir de là, si, par exemple dans la fonction publique, on observe qu'il n'y a que 5 % de non-Blancs alors qu'en France ils sont 20 %, on met en place non pas des quotas, mais des mesures d'incitation permettant d'être beaucoup plus attentif aux candidatures concernées.

Même chose pour les entreprises  : les syndicats et le patronat peuvent reconnaître la nécessité de lutter contre les discriminations à l'embauche, et s'ils disposaient d'indicateurs, ils se fixeraient comme objectif, comme en Grande-Bretagne, d'atteindre une représentativité significative.

Il y a deux limites à ce raisonnement. Première limite  : le refus français absolu de ce type de mesures. Deuxième limite  : sa relative inefficacité technique, au sens où– on le voit avec les discriminations envers les femmes – l'ensemble des mesures disponibles et des actions entreprises n'a pas conduit à des changements significatifs. On voit donc bien que la question renvoie en réalité à des rapports de forces politiques qui, aujourd'hui, en France ne sont favorables ni aux femmes ni aux minorités.

Pere Steve : Quelle est la part d'explication spatiale dans l'origine de ces phénomènes ?  La ghettoïsation des quartiers bâtis durant les "trente glorieuses" paraît évidente, et me semble à l'origine du phénomène identitaire qui conduit les banlieues de province à se révolter aussi. Quelles seraient alors pour vous les meilleures solutions en matière d'aménagement urbain ?

Eric Macé : D'abord, il n'y a pas de rapport entre l'urbanisme et les effets de ségrégation ou de relégation, puisque si l'on prend l'exemple américain ou anglais, les quartiers de relégation sont des quartiers pavillonnaires et qu'il n'y existe pratiquement pas de grands ensembles.

La question n'est pas à proprement parler une question d'urbanisme, elle est plus large : celle de rapports sociaux, d'exclusion, qui contribuent à enfermer des populations entières dans des sites urbains qui sont abandonnés par les politiques publiques.

On parle beaucoup de mixité, mais là il y a une illusion. La mixité veut dire en réalité déstructurer encore plus les quartiers populaires en chassant une partie de la population pour la remplacer éventuellement par des petites classes moyennes. Donc, au fond, la mixité conduit à radicaliser les tensions internes à ces quartiers.

Il vaudrait peut-être mieux prendre ces quartiers populaires pour ce qu'ils sont : une expérience sociale commune des difficultés de la vie, des ressources personnelles et collectives très importantes, mais qui sont toujours non reconnues, voire disqualifiées, par les aménageurs et par les représentants des classes moyennes que sont les élus. On a des exemples, en particulier aux Etats-Unis, de prise au sérieux de la capacité d'action des acteurs populaires qui conduit à de bien meilleurs résultats que l'imposition d'une mixité finalement désorganisatrice.

Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato

Article publié le 04 Novembre 2005
Par
Source : LE MONDE.FR
Taille de l'article : 693 mots

Extrait : Après huit nuits consécutives de violences, les différents partis de gauche ont haussé le ton, vendredi 4 novembre, face au gouvernement, et plus particulièrement contre le ministre de l'intérieur. Plusieurs parlementaires de l'opposition, dénonçant l'attitude martiale et sécuritaire de Nicolas Sarkozy, ont réclamé sa démission.  C'est le cas du Parti communiste, qui a dénoncé"la politique irresponsable de provocation du ministre de l'intérieur, inspirée par des raisons politiciennes et d'ambition personnelle".  M. Sarkozy "n'a manqué aucune occasion, comme représentant de la République, de stigmatiser les populations de quartiers entiers", a ajouté le PCF.

 

Le Front national et Philippe de Villiers comptent sur un afflux d'adhésions

LE MONDE | 08.11.05 | 15h55  •  Mis à jour le 08.11.05 | 15h55

 






ouvre-feu et instauration de l'état d'urgence ont été réclamés par Philippe de Villiers et Marine Le Pen, dès la semaine dernière, chacun se livrant à une surenchère depuis le début des incidents en banlieue. Le président du MPF a ainsi demandé "un couvre-feu pour les jeunes de moins de 20 ans" , ainsi que l'"envoi de l'armée dans les banlieues" ­  - une requête également formulée par Action Police-CFDT, un syndicat de police proche du MPF. Marine Le Pen, vice-présidente du FN a, elle, réclamé "l'instauration de l'état d'urgence" comme "en 1985, lors des troubles en Nouvelle Calédonie" .

Les émeutes dans les banlieues procurent surtout une magnifique plate forme à la droite la plus radicale et à l'extrême-droite dans leur dénonciation véhémente de la politique d'immigration. Mais si Philippe de Villiers, le président du Mouvement pour la France (MPF), réduit les violences à une "guerre civile ethnique" , Jean-Marie Le Pen, le président du Front national (FN), parle, lui, de "prémisses d'une guerre civile" plus globale. Assurant que cette dernière prend sa source dans "l'immigration massive" , il fustige "la corruption morale des dirigeants du pays" , "la désintégration de la France" , ainsi que "l'injustice sociale" .

STANDARD SATURÉ

A en croire les représentants du FN, le standard du parti serait saturé depuis plusieurs jours : "On se croirait entre les deux tours de l'élection présidentielle de 2002" , s'exclame Louis Aliot, le nouveau secrétaire général. Demandes d'adhésions et offres de services afflueraient. Le bureau exécutif, qui devait décider, lundi 7 novembre, du sort de Marie-France Stirbois, suspendue du parti depuis le 25 octobre par M. Le Pen qui lui reproche ses attaques à son encontre (Le Monde du 27 octobre), a finalement dû se concentrer sur l'analyse de la situation dans les banlieues.

Le parti vient de mettre à disposition des fédérations une affiche où l'on peut lire "Immigration, explosion des banlieues... Le Pen l'avait bien dit". Un slogan qui permet de marquer l'antériorité de M. Le Pen sur M. de Villiers. Louis Aliot prépare un argumentaire qui devrait servir de base aux conférences de presse que les responsables fédéraux sont invités à organiser. Pas question "pour le moment" de manifester. "Inutile de mettre de l'huile sur le feu" , commente M. Aliot. Cela n'empêche pas Bernard Antony, représentant de la branche catholique traditionaliste du FN, d'organiser, en tant que président de l'Agrif, une association militant "contre le racisme anti-français" , vendredi 11 novembre, une manifestation devant l'Assemblée nationale pour demander "la démission de Jacques Chirac" .

Le président du MPF devait le précéder, mardi 8 novembre, pour un rassemblement sur le thème "La France, tu l'aimes ou tu la quittes" , organisé avant la séance de l'Assemblée consacrée aux émeutes. Jeudi 3 novembre, M. de Villiers qui, candidat à l'élection présidentielle de 2007, chasse ouvertement sur les terres de l'extrême droite, n'a pas hésité à se rendre dans plusieurs villes de Seine-Saint-Denis. Accompagné de Jacques Bompard, le maire d'Orange en rupture avec le FN, il avait dénoncé "l'islamisation de la société française" et annoncé la création d'un collectif national des élus de la République contre le droit de vote des étrangers.

Dimanche 6 novembre, c'était au tour des Identitaires de manifester en banlieue. Une vingtaine de militants brandissant une banderole "politiciens tous complices" ont perturbé l'hommage d'Epinay-sur-Seine à Jean-Claude Irvoas, tué dans la rue, le 27 octobre, alors qu'il photographiait un lampadaire.

Christiane Chombeau

 

 

 

 

BANLIEUES

Les maires de banlieue s'exaspèrent de la réduction de leurs aides

Une handicapée gravement brûlée

Article paru dans l'édition du 06.11.05

 

 





ne quinquagénaire handicapée a été gravement brûlée au cours de l'attaque d'un bus par des jeunes gens, mercredi 2 novembre au soir, à Sevran (Seine-Saint-Denis). Selon le parquet de Bobigny, une cinquantaine de personnes auraient organisé un véritable guet-apens en plaçant des conteneurs sur la route, obligeant le véhicule à s'arrêter. Des jeunes ont alors lancé une bouteille d'essence enflammée dans le bus. Le chauffeur a demandé aux passagers de descendre, mais une femme handicapée et se déplaçant avec des béquilles n'a pu s'exécuter. Selon le chauffeur, un assaillant l'aurait alors aspergée d'essence avant qu'un chiffon enflammé ne soit lancé dans le véhicule. La femme, sortie des flammes par le chauffeur, a été transportée au service des grands brûlés de l'hôpital Saint-Antoine, à Paris (12e). Elle est brûlée au deuxième et au troisième degré sur 20 % du corps. Le bus a été détruit par les flammes. A l'arrivée de la police, près de 200 jeunes se trouvaient sur les lieux. Aucune interpellation n'a été effectuée.

 

     

Un petit Mai-68 des banlieues

 

Article publié le 05 Novembre 2005
Par
Source : LE MONDE
Taille de l'article : 810 mots

Extrait : CHRONIQUE POLITIQUE. IL SERAIT aventureux et même irresponsable de prétendre diagnostiquer, dans les violences urbaines qui se répètent depuis plus d'une semaine, « la » crise des banlieues que tant de Cassandre annoncent depuis des années. Mais un constat s'impose : pour la première fois depuis que l'on parle de l'intégration qui ne se fait pas, des quartiers difficiles, de l'économie parallèle, des zones de non-droit contrôlées par des bandes de trafiquants, cette réalité sociale française prend une tournure politique.

 

Banlieues : qui sont les jeunes en colère ?

 

Article publié le 04 Novembre 2005
Par
Source : LE MONDE.FR
Taille de l'article : 2221 mots

Extrait : L'intégralité du débat avec Eric Marlière, sociologue, chercheur au Cesdip (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales). Eric Marlière est notamment l'auteur de "Jeunes en cité, diversité des trajectoires ou destin commun ?" (L'Harmattan, 2005). Blasouille : Voyez-vous dans ce qui s'est passé ces derniers jours une revendication profonde de tout ou partie de la jeunesse des banlieues françaises, le signe d'un malaise social important, ou n'y voyez-vous que de la violence gratuite devant être réprimée ? Zazor : S'agit-il d'un phénomène de colère ou bien d'un élan de désordre généralisé, une bonne occasion de se défouler et de casser gratuitement ? Nina : A votre avis,...

 

Types urbains de la mondialisation

 

Article publié le 11 Octobre 2005
Par Olivier Mongin et Josep Ramoneda
Source : LE MONDE
Taille de l'article : 820 mots

Extrait : IL faut décrire et nommer les types urbains inédits qui naissent sous nos yeux, dans la grande reconfiguration des territoires à l'échelle de la planète. La mondialisation urbaine épouse d'abord la forme de la « ville globale », dont la sociologue américaine Saskia Sassen a évoqué les caractéristiques : un espace circonscrit destiné à organiser la réussite économique (campus, formation, finance, Bourse, siège des multinationales). Ignorant son environnement immédiat et ses périphéries, la ville globale se branche sur le réseau interconnecté des villes similaires. Une hiérarchie entre des « niveaux » de villes plus ou moins branchées est alors la règle.

 

Crise dans les banlieues : le couvre-feu est-il la bonne réponse ?

LEMONDE.FR | 08.11.05 | 15h16  •  Mis à jour le 08.11.05 | 15h34






apy_1 : Bonjour, Monsieur le maire. Ne pensez-vous pas que l'instauration du couvre-feu – qui, par nature, est limité dans le temps – ne va pas, d'une part, favoriser la création de milices privées et, d'autre part, constituer une sorte de provocation par rapport aux délinquants, qui pourront agir lorsque le couvre-feu sera terminé ?

Eric Raoult : J'espère que le couvre-feu sera le plus court possible. Je ne m'appelle ni Marcel Bigeard, ni général Massu. Je suis un maire de banlieue inquiet pour sa ville, qui est voisine de Clichy-sous-Bois. Je dis simplement que ce n'est pas la place d'un adolescent que d'être à 1 ou 2 heures du matin en dehors de son foyer avec un cocktail Molotov dans la main. Si l'on pense que c'est une provocation, je l'assume, mais les gardiens de mes écoles vivent dans les écoles, et si demain leur domicile était incendié, que pourrais-je répondre à la personne qui vient de me poser cette question ? Hier, en début d'après-midi, j'ai pris la décision de réunir tous mes élus municipaux et de leur indiquer que je souhaitais reprendre au Raincy ce qu'avaient fait voilà déjà deux ans les maires de Dreux et d'Orléans. Il ne s'agit pas d'être en treillis militaire dans les rues pour prendre à partie des adolescents, mais de permettre de dire aux enfants : tu n'as pas le droit d'être dehors ce soir, autour des écoles, de la médiathèque, de la crèche, de la mairie et du centre sportif. La journée, oui, mais la nuit, non.

Cela permet à la police municipale, à la police nationale, aux élus qui sont en ronde citoyenne et aux présidents d'associations sportives de téléphoner à la police pour signaler la présence de ces adolescents à une heure qui n'est pas normale et, éventuellement, de les raccompagner à leur domicile sans pour autant verbaliser, pénaliser, ou frapper.

"MOMENT DE COLÈRE"

Soren : Que se passera-t-il si la mesure d'état d'urgence (couvre-feu, perquisition, etc.) ne suffit pas ou provoque l'effet inverse de ce qui était souhaité ? Cette éventualité est-elle à envisager, même si nous n'en sommes pas encore là ?

Eric Raoult : Je ne suis pas membre du gouvernement, je soutiens le premier ministre pour que nous ayons un cadre républicain à une situation d'urgence. Je préfère qu'on permette d'agir dans ce cadre républicain plutôt que des groupes d'autodéfense se créent ou que les gens ramènent l'ordre eux-mêmes. On nous a dit que ce que nous vivons était un moment de colère. On ne nous a pas dit que c'était une période de subversion. Dès lors, le calme peut revenir si nous ne laissons pas les bêtises se faire, car leur ampleur pourrait devenir dramatique. C'est pourquoi le texte de 1955 voté par une majorité qui n'était pas UMP, appliqué en 1984 par une majorité qui n'était pas UMP en Nouvelle-Calédonie, donne au gouvernement le cadre de respect des libertés publiques pour agir efficacement. Un extincteur n'a pas de couleur politique...

Gégé : Est-ce à dire que vous envisagez d'étendre ce couvre feu ? Au-delà des douze jours évoqués suite à la décision du gouvernement ?

Eric Raoult : Je vous rappelle que mon arrêté est municipal et que l'application de la loi de 1955 est nationale, elle va permettre aux préfets de mettre en place un dispositif de couvre-feu pour endiguer ces violences urbaines. Mais notre pays n'est pas en guerre civile, la France n'est pas entièrement submergée par la rébellion. Mais le mécontentement atteint désormais tous les départements, car ceux qui vont payer tous les dégâts, ce sont tous les contribuables, et pas simplement les habitants des quartiers.

Greg : Ne pensez-vous pas que l'intervention de l'armée et/ou de la Légion est aussi une solution pour le retour au calme puisque, dans le cas où les événements ne s'arrangeraient pas, on se tournerait vers cette solution ?

Eric Raoult : Parler de la Légion ou de l'armée ne vient pas des rangs de l'UMP, mais de la voix du maire socialiste de Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis. Nous ne voulons pas réprimer, mais calmer. Nous ne voulons pas un Etat policier, mais simplement le retour à la raison et à l'apaisement. Je rappelle que ces villes ne sont pas toutes de la même couleur politique, mais il est important qu'avant de réfléchir à l'avenir des banlieues on arrête de détruire les équipements des quartiers. Il faut un cadre juridique pour protéger les habitants, les élus, les policiers, afin d'éviter d'autres drames comme celui de Stains, de Clichy-sous-Bois ou d'Epinay. Nous avons déjà eu quatre morts dans le même département. La Seine-Saint-Denis est un département populaire, pas une poudrière.

Jolabeu : Ma question est simple : pourquoi Nicolas Sarkozy ne démissionne-t-il pas ?

Eric Raoult : Nicolas Sarkozy est le ministre de l'intérieur. Il est le patron des policiers. Nicolas Sarkozy doit rester en fonction car ce n'est pas lui l'incendiaire, c'est lui le pompier. Les quartiers ne réclament pas sa démission, ils réclameraient plutôt sa promotion.

Provost_marc : Etes-vous tant à cours d'idées et si peu sûrs de vous pour prendre une mesure datant de la guerre d'Algérie ? Vous n'êtes pas sans connaître la population à laquelle elle s'applique : les petits-enfants de ceux auxquels la loi d'avril 1955 s'adressait. Avec une telle charge symbolique qui s'ajoute aux autres provocations du "Kärcher" et de "la racaille", ne pensez-vous pas entretenir le terreau du terrorisme ? L'enjeu en vaut-il la chandelle ?

Eric Raoult : Arrêtons de disserter, de fantasmer, de dire n'importe quoi. En 1955, il y avait une situation difficile. En 1984, il y avait une autre situation difficile en Nouvelle-Calédonie. Il faut régler la quiétude et la tranquillité avant de réfléchir à l'histoire, à l'idéologie ou à toute autre considération. Les mots de racaille, de sauvageons, de voyoucratie ont été utilisés. Le premier l'a été par Nicolas Sarkozy, le deuxième par Jean-Pierre Chevènement et le troisième par François Mitterrand. Lequel de ces mots est le plus dur quand il s'adresse à des vendeurs de drogue, à des racketteurs, à des voyous ? Un adolescent qui brûle une voiture, ce n'est pas un "jeune", c'est un criminel.

Olivier : Ne faudrait-il pas un retour des îlotiers, qui peuvent dialoguer avec les jeunes sans être armés ?

Eric Raoult : La police de proximité existe dans les quartiers. Il est important d'y avoir des policiers à pied, mais aussi des policiers en voiture. Quand on vous chipe votre porte-monnaie, il faut des policiers de proximité. Mais quand on attaque une banque ou que l'on fait un vol à main armée, il faut une brigade anticriminalité.

Chat modéré par Constance Baudry et Alexandre Lévy




 

 

Point de vue

L'Intifada palestinienne pour modèle, par Marco Diani

LE MONDE | 08.11.05 | 14h58  •  Mis à jour le 08.11.05 | 14h58

 







l y a des banlieues, des quartiers difficiles et de l'exclusion sociale partout en Europe. Il n'y a qu'en France qu'on assiste à un véritable mouvement de guérilla urbaine organisée, structurée et ramifiée au niveau national. Des milliers de voitures, des centaines d'immeubles incendiés, des armes à feu, la recherche de la mort ne sont pas le fruit du hasard et d'une contagion spontanée.

Le pouvoir semble désemparé et manifeste une préoccupante absence de compréhension de la complexité sociologique du problème. On ignore tout des méthodes de compréhension de ces problèmes qui ont permis d'éradiquer les conflits urbains violents en Europe et aux Etats-Unis.

Des stratégies ont été efficaces en Italie comme en Allemagne, aux Pays-Bas comme en Espagne, sous des gouvernements de droite comme de gauche. Elles reposent sur trois types d'actions : l'emploi d'outils de simulation et de prévention des conflits et comportements violents ; une intervention rapide, ciblée et efficace, pour isoler les groupes organisés et leurs "meneurs" ; une stratégie claire, combinant répression et dissuasion, visant à démanteler les groupes organisés ou quasi paramilitaires.

Il faut aussi comprendre la signification de ces nouveaux comportements violents. La nouveauté radicale qui s'installe dans le paysage social français est l'adoption, à la fois spontanée et organisée, d'un modèle de guérilla urbaine qui tire beaucoup d'enseignements de l'Intifada palestinienne, voire de la guerre en Irak. En face, l'appareil répressif et cognitif du gouvernement français est complètement décalé et nullement préparé à affronter des comportements qui sont, dans l'imaginaire de leurs auteurs, plus près de Bagdad que d'Aulnay-sous-Bois.

Aucun ministère, aucune des dizaines d'agences publiques, n'est actuellement en mesure de mettre en oeuvre une nouvelle politique de banlieues et quartiers difficiles, qui deviennent de plus en plus des véritables ghettos. Mais attention à ne pas se méprendre : un ghetto n'est pas une simple création du pouvoir contre les opprimés, mais aussi l'aménagement volontaire et stratégique de "zones franches d'illégalité" de la part des populations qui y vivent, qui transforment leur exclusion en hostilité organisée et conflictuelle.

Le débat caricatural qui dépeint d'un côté des victimes innocentes et opprimées, et de l'autre un pouvoir aveugle, puissant et répressif, ignore tout des réalités sociologiques et des transformations récentes de la conflictualité urbaine. Il risque de produire un seul résultat tangible : l'augmentation des suffrages de l'extrême droite en 2007. Ce qui ne semble pas le plus souhaitable des scénarios.


Marco Diani, sociologue au CNRS, dirige le projet Extrapolis, qui a pour but d'appliquer les nouvelles technologies à la gestion de la complexité urbaine.

MARCO DIANI

Article paru dans l'édition du 09.11.05





 

Chronique

Le chiffre et le mot, par Laurent Greilsamer

LE MONDE | 07.11.05 | 16h43  •  Mis à jour le 07.11.05 | 16h43







'est le chiffre le plus marquant de ces derniers jours : 28 000. On le lit dans Le Monde l'autre jour et on revient en arrière. Oui, on a bien lu : 28 000 voitures ont été incendiées dans les banlieues durant les dix premiers mois de l'année. Ce chiffre est extrait d'un nouvel indicateur national de la direction centrale des renseignements généraux. Il prend, aujourd'hui, un sens qu'il n'avait pas hier. 28 000, c'est énorme, et notre société s'était manifestement habituée à digérer cette masse de tôles calcinées, à les passer par pertes et profits. Cela fait tout de même plus de 90 voitures qui flambent quotidiennement.

Ce n'est pas nouveau. Le phénomène remonte au début des années 1990. Il a longtemps été associé à la ville de Strasbourg. Cela se passe en général en trois temps : le vol d'une voiture par un groupe de jeunes ; un rodéo au volant du véhicule ; enfin sa transformation en torche. Dans le quartier de Neuhof, l'un des plus difficiles de l'agglomération strasbourgeoise, un endroit avait même été baptisé "l'autogrill" dans les années 1990...

La courbe de cette délinquance particulière n'a cessé de grimper. De 1995, avec 452 voitures incendiées dans la zone de sécurité publique de la capitale alsacienne, à 2004, où l'on a recensé pas moins de 1 189 voitures sacrifiées. Mais Strasbourg n'est pas seule concernée. Cette colère ritualisée s'exprime par spasmes dans la banlieue de Toulouse, de Lyon, etc.

Depuis plus d'une semaine, les voitures brûlent encore et toujours en Seine-Saint-Denis et sur tout le territoire. Ce sont des symboles, mais des symboles de quoi ? Elles n'ont rien de "bourgeois". Elles ne ressemblent pas à ces autos renversées à proximité des barricades parisiennes, en mai 68, et incendiées pour contester une société de consommation en vérité balbutiante. Non, ces voitures-là sont des voitures modestes de gens modestes. "Ce sont des voitures d'ouvriers" , a-t-on pu entendre dans la bouche d'une habitante indignée.

Mais noircies par les flammes, elles disent la fureur à l'état pur. C'est un message sans slogan. Un message de refus adressé à un univers qui lui-même refuse les "jeunes des banlieues", euphémisme pour désigner les nouveaux déshérités, ces enfants de l'immigration laissés pour compte dans les marges du Système.

Vous avez dit "racaille" ? Le mot, lui aussi, brûle aujourd'hui. Voilà encore une dizaine de jours, il faisait partie du vocabulaire usuel. Les jeunes se l'étaient approprié en se traitant parfois de "cailleras" (racaille, en verlan). Ce mot, ce vieux mot issu du provençal et installé dans la langue au XVe siècle, claquait bien.

Racaille ! "Populace méprisable", précise Le Petit Robert, qui cite à l'appui l'écrivain André Gide : "Ce n'est plus le peuple, mais la racaille." Le dictionnaire donne un second sens : "Ensemble de fripouilles". Cette fois, il appelle Albert Camus à la rescousse : "Si l'on mettait toute cette racaille en prison (...) les honnêtes gens pourraient respirer."

La prochaine édition citera-t-elle Nicolas Sarkozy ? Ce serait justice. Le ministre de l'intérieur a hissé le mot au summum de sa charge sémantique en assurant à une habitante d'Argenteuil, devant une caméra : "On va vous débarrasser de cette racaille." D'un coup, le mot est redevenu tabou. Politiquement incorrect. Dont acte !

"Racaille est encore plus méprisant que canaille, et exprime un degré au-dessous", indiquait à la fin du XIXe siècle le Littré. Retour aux origines. Retour au sens premier. "Racaille" est un mot dangereux. Explosif. Un mot littéralement incendiaire.

Laurent Greilsamer